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Bloc-Notes de la semaine du 13 au 19 avril 2015

- Résistances - Inertie-


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Un bloc notes sommaire de début de vacances... Avec toujours les résistances à la réforme du Collège qui viennent non seulement d’une partie du milieu enseignant mais aussi de certains intellectuels et hommes politiques. Et toujours la même question : comment dépasser les blocages ?

Résistances
C’est donc le 19 mai prochain que l’intersyndicale FSU, FO, SNALC, CGT et Sud appelle les enseignants à la grève pour s’opposer à la réforme du collège. Initialement, le SNALC appelait pour le 13 mai, il s’est donc rallié à la proposition des autres syndicats. Selon tous ces syndicats, ce projet est « fondé sur l’autonomie des établissements et la multiplication des hiérarchies intermédiaires sous l’autorité du chef d’établissement » et une « mise en concurrence » entre les différentes disciplines, enseignants et établissements. Ils appellent à “la reprise de discussions sur de nouvelles bases pour la réussite de tous les élèves.”.
En dehors de l’action syndicale, il faut noter aussi que la réforme suscite des analyses d’éditorialistes et d’intellectuels. Bien souvent ceux-ci n’ont pas lu le projet dans le détail et en restent à des généralités et quelques présupposés. Comme ce sont d’anciens bons élèves et qu’ils analysent l’École par rapport à ce qu’ils ont eux-mêmes connus, c’est bien sûr la supposée “disparition” des langues anciennes qui les occupent . On peut ranger dans cette catégorie, l’analyse de Régis Debray dans Le JDD, une position qu’il reprend dans un débat avec Najat Vallaud-Belkacem pour L’Obs . Dans le même genre, on trouvera un éditorial de Roger-Pol Droit dans Les Échos qui prône le retour aux “Fondamentaux”.
Dominique Seux, l’éditorialiste des Échos s’en prend plutôt aux classes européennes et aux classes bi-langues. Et il prétend que leur disparition poussera les “bons élèves” vers l’enseignement privé. On peut quand même rappeler que la réforme s’applique aussi à l’enseignement privé, mais cela dit, le raisonnement de Seux peut être entendu à un autre niveau. Il part en effet d’un constat que les Français expriment un certain refus de la mixité sociale et un goût pour la dimension sélective de l’École. Ils pouvaient l’exprimer à travers l’école publique par le biais des classes “élitistes”. S’ils ne peuvent plus le faire ainsi, ils exprimeront cette “préférence pour l’inégalité (comme le dit François Dubet) en allant là où cette sélection sociale s’opère par l’argent. C’est-à-dire dans le privé. Au final, le raisonnement de Seux est très pessimiste sur la nature humaine et sur la capacité de nos concitoyens à penser et faire advenir une société moins inégale.
Comme nous le dit Le Monde les politiques font aussi entendre leur voix. Cela a été le cas tout d’abord de l’ex-premier ministre (et ex-enseignant d’allemand) Jean-Marc Ayrault, qui a fait part de son inquiétude à Najat Vallaud-Belkacem à propos de l’enseignement de l’allemand. La ministre lui a d’ailleurs répondu depuis . Toujours à propos de l’enseignement de l’allemand, une soixantaine d’élus membres du groupe d’amitié France-Allemagne à l’Assemblée nationale, ont interpellé la ministre par écrit, le 16 avril. «  Pourquoi mettre un terme à un dispositif qui a fait ses preuves sur l’ensemble de notre territoire, en zones rurales et urbaines, et ce jusque dans les zones d’éducation prioritaire, rassemblant des élèves motivés, issus de tous les milieux sociaux ? », l’interrogent-ils. Outre-Rhin aussi, la presse et les milieux politiques ont manifesté des inquiétudes.
La réforme du collège attaquée de toutes parts titre Les Échos... Et il est vrai que cette réforme affronte de nombreuses résistances. Mais, si l’on en croit la journaliste Marie-Christine Corbier, malgré la tempête, on assure à l’Elysée que «  c’est une excellente réforme  » et que «  le président en est à l’origine ». Jugeant les réticences «  malheureusement normales  », un haut responsable insiste : «  On ne peut pas dire qu’il faut réformer la France et baisser les bras au premier blocage. C’est une réforme pertinente. Si on donne un signe de faiblesse, c’est fini. ». Cette affirmation empreinte de fermeté et de volontarisme aurait plus de poids si le gouvernement n’avait pas déjà plié face à de nombreuses pressions et menaces de blocages. On peut malgré tout espérer que la réforme aille à son terme. Mais on sait aussi, qu’en France, il y a une différence importante entre le prescrit et le réel. Et que la force d’inertie est très puissante.

Inertie
Cette réforme, nous ne l’appliquerons pas ! nous ferons de la résistance passive en attendant un nouveau ministre, une nouvelle réforme. Nous avons l’habitude ! Seuls quelques syndicats, dits réformistes, c’est à dire fossoyeurs de l’École sont pour. À quand 200 000 profs dans la rue pour que le gouvernement comprenne ?”. Lorsqu’on lit ce type de réaction en commentaire d’un article du Monde sur les nouveaux programmes, on en vient à se demander si certains enseignants se sentent vraiment “fonctionnaires”. On peut se dire que ce ne sont que quelques commentaires extrêmes en bas d’une page web, mais on trouve aussi de tels propos chez les participants à la conférence de presse organisée par la Cnarela (Coordination Nationale des Associations Régionales des Enseignants de Langues Anciennes) et d’autres associations sur la réforme du collège le 8 avril en Sorbonne. François Martin, le vice-président de la Cnarela déclarait lors de ce qui tenait plus du meeting que du point presse : "Il faut tenir au moins deux ans" ...
Bien sûr, il ne faudrait pas conclure de cette citation que tous ceux qui s’opposent à cette réforme sont sur cette même posture extrême. Mais cela pose plusieurs questions.
D’abord cela nous interroge sur la force d’inertie du système. Les exemples sont nombreux de dispositifs dans l’éducation nationale qui ont été détournés. Comment dépasser ce sentiment qu’ont certains enseignants d’être imperméables à toute réforme ? Quand la liberté pédagogique permet d’inventer et de créer collectivement, c’est un formidable levier. Mais lorsqu’elle devient un refuge pour vivre son métier sur un mode strictement individuel et refuser le moindre changement vu comme des “injonctions", c’est un dévoiement...
Ensuite, cela nous montre bien que l’essentiel du travail du politique mais aussi de tous ceux qui pensent que cette réforme est positive même si elle est améliorable et modeste, va être un travail de conviction. Il ne faut certes pas se poser en “donneur de leçons”, mais plutôt montrer que la réforme s’appuie sur des pratiques déjà existantes. Il faut aussi montrer que cette réforme offre des marges de manœuvre dont chacun peut se saisir. Si on voit dans ce projet plus de promesses d’évolution que de blocage, on pourrait commencer à avancer en se posant la question : comment s’y prendre pour s’appuyer sur ce qui permet des évolutions ? Des réformes sont possibles dès lors que l’on prend en compte la réalité du travail dans sa complexité et ses contradictions et que l’on part de l’idée que chacun a envie d’améliorer le système dans lequel il travaille du mieux qu’il peut...
En guise de réponse à cette question, on peut citer un extrait d’un billet de blog de Mara Goyet sur Le Monde : “Réussir cette réforme va donc nous demander beaucoup d’énergie. Pas mal d’enthousiasme (je ne sais pas si vous avez remarqué mais ce n’est pas trop l’ambiance actuelle). Et surtout, une immense exigence. Ça va nous demander, en matière de culture, de savoir, de ferveur d’être mille fois plus exigeants que J. de Romilly, Alain Finkielkraut et Aulu-Gelle réunis. Ça va nous demander aussi d’être plus inventifs, imaginatifs, attentifs, coopératifs que mille experts en pédagogie. Pour que ça marche, ça va donc nous demander de sortir des oppositions de base, des guéguerres intestines, des sentiers battus, de payer un peu de sa personne (ne pas être trop autoritaire avec ses collègues, vaste problème de l’interdisciplinarité qui vire souvent au combat des chefs, sortir de la routine, ne pas faire différent pour faire différent, changer ses manières de faire, garder ses exigences, avoir de l’imagination, prendre au sérieux l’autonomie qu’on nous confère, garder le cap, trouver des projets non lénifiants, éviter les trucs moralisateurs faciles, etc.). On l’aura compris, ça va nous demander BEAUCOUP. Mais, en prenant la réforme au sérieux, en s’empêchant de penser que, fatalement, ça va être bâclé, mal pensé, au rabais (même si, pour tout dire, je crains que, fatalement...), en se l’appropriant (puisqu’il y a un consensus pour dire que le collège tel qu’il est ne fonctionne pas), en n’étant pas déprimé, désabusé d’avance (il y a pourtant de quoi, on voit passer tellement de conneries avec les années), bref, en en faisant le hold-up plutôt qu’en la subissant avec amertume et aigreur, j’ose espérer qu’on pourrait parvenir à en faire quelque chose de bien. De vraiment bien. Si, du moins, on ne pense pas que tout est foutu (dans ce cas, c’est mieux de faire un autre métier, l’accompagnement en soins palliatifs est une meilleure voie professionnelle).

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot