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Bloc Notes de la semaine du 12 au 18 mai 2014

- Cacophonie - Socle qui vacille – 4 de moyenne -


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Le bloc notes revient évidemment sur la cacophonie autour du report de la pré-rentrée. Et sur l’image désastreuse de la profession que cela renvoit à l’opinion. Et les conséquences risquent d’être aussi négatives pour le ministre. On s’inquiète aussi pour l’avenir du socle dans un tel contexte. Et on exerce aussi un droit de suite sur les articles qui s’inquiètent des notes données aux candidats dans les concours de recrutement.

Cacophonie
Jeudi matin, une “alerte“ du journal Le Monde sur mon portable : “La prérentrée des enseignants supprimée en 2014”. Et c’est le début d’un emballement médiatique et d’une cacophonie comme on a rarement connu dans le monde de l’Éducation. L’information devrait être annoncée par le ministre au Conseil supérieur de l’éducation (CSE), vendredi 16 mai. Mercredi, le SNES (Syndicat national des enseignements du second degré) a tweeté l’annonce sur un mode triomphal. «  La prérentrée en août, le ras-le-bol de la profession [au salaire gelé] est arrivé aux oreilles du ministre, qui annonce le report à septembre  ». Rappelons qu’il y avait une menace de grève de plusieurs syndicats en cas de pré-rentrée le 29 août comme cela était prévu dans le calendrier communiqué par le ministère.
Certains verront dans cette phrase initiale du Monde parlant de pré-rentrée “supprimée” une maladresse, d’autres une éventuelle manipulation. Quoi qu’il en soit cette phrase était ambiguë et a entrainé une confusion qui a perduré jusqu’au vendredi matin. Même si certains dans les réseaux sociaux (dont votre serviteur) et dans les médias ont fait part de leurs interrogations et considéré qu’il s’agissait d’une méprise, la plupart des journaux ont repris tel quel cette information qui s’est trouvée dupliquée très rapidement. On est dans un cas typique d’emballement médiatique où tout le monde twitte plus vite que son ombre et où on arrive à des approximations (reportée ≠ supprimée...) qui perdurent. Car comme chaque média ne veut pas être à la traîne, on se copie allègrement. Comment pouvait-on imaginer que l’on puisse supprimer la pré-rentrée ? Il est vrai que l’opinion et les journalistes ont du mal à comprendre et imaginer ce qui se fait durant cette journée de pré-rentrée (et peut-être que le ministre aussi ? mais j’en doute...). D’autant plus que les images qui en sont données sont uniquement celles des lycées où elle s’apparente le plus souvent à une “grand-messe” peu efficace. Mais ce n’est pas partout le cas et notamment dans les écoles primaires où les enseignants se sont sentis encore une fois incompris et ignorés. Toutefois, pour être complet, il faut indiquer que certains enseignants du secondaire et des syndicats qui les représentent considèrent qu’en effet la pré-rentrée n’est pas utile. En plus le terme de "pré-rentrée" facilite l’argumentaire de ceux qui trouve que c’est du "en plus", superflu... On voit bien la conception du métier qui est derrière : une approche strictement individuelle et qui considère que toute concertation est du "temps perdu" et empiète sur la sacro-sainte "liberté pédagogique". Et une confusion sur ce que sont les obligations et les missions des enseignants, les vacances et les congés, le temps « libre » et le temps de travail...
Comme la revue de presse de Lionel Jeanjeau l’a déjà indiqué, l’arbitrage était précisé, vendredi matin : la pré-rentrée est repoussée au lundi 1er septembre et les élèves rentreront le mardi 2 septembre. Les raisons évoquées par le ministre sont multiples (et donc confuses). On évoque des "difficultés organisationnelles" liées aux systèmes informatiques de mutation et de paie. Les prises de fonction des enseignants stagiaires commencent en effet normalement au 1er septembre et on murmure même que la pré-rentrée en août aurait entrainé un surcoût budgétaire non anticipé... Mais ces explications ne semblent pas convaincre la plupart des acteurs de cette affaire. Et malgré les prises de parole du ministre, l’impression qui ressort est plutôt celle d’une cacophonie et d’une décision politique destinée à satisfaire des revendications syndicales. Et le mal est fait...
Bien sûr, on peut considérer qu’il s’agit de l’aboutissement d’une juste revendication et de la préservation d’un acquis social mais il semble bien que cette position résiste mal face à l’opinion publique et même au ressenti d’une bonne partie des enseignants. En tout cas, les débats sont vifs et les réactions très nombreuses sur les réseaux sociaux. Et les conséquences en termes d’image semblent plutôt négatives, aussi bien pour les enseignants que pour le ministre.
Au sein du monde enseignant, les clivages sont marqués. On notera d’abord que cette revendication était surtout exprimée par des syndicats du second degré. Comme l’expriment très bien plusieurs porte-paroles officiels ou officieux des professeurs des écoles, la pré-rentrée "ce n’est pas une journée de travail fictive" et de toutes façons les instituteurs (PE) sont dans leur classe bien avant la date officielle. Et ils ont eu le sentiment d’être, encore une fois, ignorés. D’autant plus que ce sont les seuls à vraiment faire cours jusqu’au bout de l’année et que s’il y a rattrapage de la journée perdue, ce sont eux qui risquent d’être là aussi les seuls à le faire effectivement. Mais le clivage n’est pas seulement entre degrés, il renvoie aussi à des positionnements syndicaux et politiques. D’un côté ceux qui considèrent que le refus de commencer en août est un moyen de montrer aussi un mécontentement face au gel des salaires en préservant un avantage de la profession et une compensation pour les difficultés du métier. De l’autre, ceux qui, soucieux de l’image donnée à l’ensemble des salariés et en relativisant les difficultés, insistent sur le caractère dérisoire de ce point de fixation face aux enjeux du système éducatif. A lire comme illustration de ce sentiment le billet de Mara Goyet sur le site du Monde intitulé : “J’ai honte....
Les conséquences en terme d’image sont aussi pour Benoît Hamon. Celui-ci apparait comme le ministre des syndicats pour reprendre le titre d’un article de L’Express. Il serait là pour “pisser sur les braises" et acheter la paix sociale. Mais pour complaire à tel ou tel syndicat, il en est réduit à monnayer cela contre des jours de vacances parce qu’on a pas les moyens d’augmenter les salaires (-comme le montre un très bon dessin de Vidberg- ) au mépris de tout ce qui a été dit sur les rythmes scolaires annuels. Et en envoyant un signal de renoncement plutôt que d’ “habileté” et en donnant l’impression d’une faiblesse politique. A force de “pisser sur les braises", on risque de s’éclabousser...

Un socle qui vacille
Pendant l’immense cacophonie du report de la pré-rentrée, le Conseil Supérieur des Programmes se réunissait jeudi dernier pour continuer à travailler sur le futur nouveau "socle commun de connaissances de compétences et de culture". Dès le lundi 12 mai Le Monde avait diffusé un pré-projet avec cinq domaines fondamentaux : les langages fondamentaux, apprendre à apprendre, former la personne et le citoyen, l’homme et le monde : les sciences et les techniques, l’activité humaine dans un monde en évolution. La Croix a aussi consacré un long article aux enjeux de ces travaux importants.
Dans un article paru dans l’Express , l’historien Claude Lelièvre (qui avait participé à la rédaction du précédent socle commun) se réjouit et s’inquiète à la fois : “Il est indiqué dans la version actuelle du projet de texte du CSP que les connaissances et compétences à acquérir dans le cadre du socle relèvent de cinq grands domaines de formation dont l’ensemble définit les composantes de la culture commune. Parmi elles : "apprendre à apprendre". Il est dûment précisé que les principales méthodes de travail "pour apprendre" requises par les études et la formation tout au long de l’existence, ne constituent pas un enseignement en soi, mais qu’elles doivent faire l’objet d’un apprentissage programmé et explicite, pendant la scolarité obligatoire, dans tous les enseignements et espaces de la vie scolaire. Et il est par ailleurs souligné qu’ "apprendre à apprendre" est un enjeu qui concerne l’ensemble des champs et des disciplines ; les méthodologies du travail ne s’apprennent qu’en situation, mais il faut leur consacrer le temps nécessaire et les explicitations suffisantes.
Car plus que les énoncés des grands domaines du socle, l’enjeu est dans l’opérationnalité de celui ci. A trop rester dans des généralités, on risque d’en rester à des grands principes consensuels mais peu engageants sans préciser les moyens de sa mise en œuvre et de son évaluation. Mais on sait bien que c’est sur cette question de l’existence d’un “cadrage” fort ou non, que se situent les clivages syndicaux. Et là encore, alors que le ministre doit s’exprimer prochainement sur le sujet (au risque d’empiéter sur les prérogatives du CSP) on semble s’engager dans la voie d’un socle a minima pour ne pas réveiller les tensions syndicales. A moins que les gages donnés par le ministre sur les vacances servent à négocier des évolutions vers un socle rénové. Ou qu’au contraire, les arbitrages rendus sur la pré-rentrée ne laissent augurer d’autres renoncements...

4 de moyenne
En France, on peut devenir prof des écoles avec 4,17/20 de moyenne, c’est le titre d’un article de Pascal Riché, fondateur de Rue89 sur ce site et publié en début de semaine. Un autre article du Figaro avec quasiment le même titre est sorti ce samedi. Ces deux articles très proches s’alarment du fait que dans les académies de Versailles et de Créteil, le seuil d’admission ne dépasse pas 5/20. Pour Pascal Riché, c’est le signe d’une crise des vocations pour un métier que les pouvoirs publics ne savent pas rendre attrayant.
Comme je l’ai fait sur les réseaux sociaux, il faut rappeler ici quelques éléments de réflexion pour nuancer cette analyse. Et d’abord qu’il Il n’y a pas un “4 absolu" ou un “12 intangible’" comme il existe un mètre étalon au Pavillon de Sèvres. Les études de la docimologie (trop peu connues) depuis les années 30 montrent la variabilité et la relativité de la note... Donc la note en elle même ne veut rien dire. D’autant plus que c’est un concours et donc ce qui importe ce n’est pas la note mais le classement. Ce phénomène n’est pas propre aux concours d’enseignement. Il suffit malheureusement d’aller observer aussi les pratiques de notation en classes prépas où d’excellents élèves de Terminale ayant eu de très bonnes notes au bac se retrouvent avec des 1 ou des 2 à leur entrée en prépa. Faut-il en conclure à une baisse de niveau ? C’est donc plus compliqué que cela...
Bien sûr, on peut voir, comme le fait Pascal Riché et plusieurs commentateurs avant lui, dans cette “crise” de recrutement un manque d’attractivité du métier lié à sa difficulté, son manque de prestige et à sa faible rémunération (comparé à d’autres métiers et d’autres pays). Nous rappelions dans une précédente revue de presse que à la session 2014 exceptionnelle du Capes, la moitié des postes de profs de maths n’ont pas été pourvus. On constate des phénomènes similaires dans d’autres disciplines. Dans le premier degré, 875 postes sont non pourvus à l’issue des épreuves d’admission, soit 10 % des postes ouverts au concours. Ces chiffres peuvent en effet inquiéter lorsqu’on sait que l’Etat compte recruter 58 000 postes d’ici 2017. Nous rappelions qu’en 2013, il y a eu deux concours de recrutement. Celui dont on parle ici c’est ce le “2013-2” ou plutôt le “2014 avancé”. Ce 2ème concours a pu être ouvert à ceux qui avaient raté le premier. On peut donc se demander si tous les candidats étaient “au niveau” (dont on peut discuter...) et surtout si on a pas épuisé le “vivier” de candidats potentiels. Car si on recrute au niveau du master on a évidemment un potentiel de candidats moins important que si on recrute en licence. Par ailleurs, dommage co-latéral de la masterisation, on écarte des métiers d’enseignants les jeunes issus des milieux populaires qui vont dans des proportions moindres jusqu’au master. Si l’on veut que les profs ressemblent aux jeunes qu’ils auront en face d’eux, il faut aussi se préoccuper de ça...
Mais revenons aux notes des candidats au CAPES et au “niveau qui baisse”. Si les postes n’ont pas été pourvus cela ne veut pas dire forcément que les candidats n’étaient pas présents mais que les jurys ont estimé qu’ils n’avaient pas le niveau suffisant pour être admis. Bien sûr il est tout à fait légitime que les membres des jurys éliminent les candidats qui posent un vrai problème de compétences. Mais on peut aussi s’interroger sur le comportement de ces jurys qui recalent des candidats sur des motifs quelquefois flous et décalés par rapport aux réalités du terrain. Les exemples de questions pièges où on interroge les candidats sur des “savoirs décoratifs” dignes de “Questions pour un champion” sont nombreux. Comme nous le disions plus haut, la note en elle même ne veut rien dire. Sauf que ceux qui mettent une très faible note ou distribuent des "zéro" à tire larigot en posant ce genre de questions marquent ainsi leur territoire et leur pouvoir... On aura beau faire des concours supposés plus "professionnels" avec plus de pédagogie, si certains membres de jurys de concours continuent à se comporter quelquefois comme des petits marquis hautains qui méprisent les personnes qu’ils interrogent, on n’aura pas fait avancer la conception du métier.
On peut aussi faire remarquer que les candidats à ce deuxième concours ont du en même temps, préparer le concours, assurer des cours dans le cadre de leur contrat et suivre des cours et rendre des devoirs pour finir leur master. Ça fait beaucoup pour des gens de bonne volonté ! Il est beaucoup plus difficile pour les candidats de travailler sur deux fronts que de se concentrer sur un seul objectif. Le concours peut donc être à la fois moins sélectif et plus difficile.
Le discours sur le niveau qui baisse et la "faible attractivité des concours" doivent donc être déconstruites et remises en perspective. L’analyse critique des médias, ça devrait être dans le socle commun ?

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot

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