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Bloc-Notes de la semaine du 11 au 17 novembre 2013

Procrastination collective - Centralisme, jacobinisme et égalité républicaine….- Territoires et périmètres - Mémoire courte et dictature de l’instant - Débat citoyen ? - Rigueur ?- La facture sociale – Tocqueville -


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La réforme des rythmes que je persiste à qualifier simplement de “retour à la semaine de 4,5 jours” est un bon analyseur des blocages de la société française et du fonctionnement de l’opinion publique. Dans cette (trop) longue chronique j’essaie d’en démonter de nouveau quelques uns. Au risque de me répéter et de lasser…

Procrastination collective
Il faudrait attendre qu’un dispositif soit parfait pour qu’on s’y mette ? Mais c’est le meilleur moyen de ne jamais le faire !
Ségolène Royal, dans une intervention récente qui s’apparentait à du positionnement politique (voire à de l’offre de services) déplorait qu’on n’ait pas réfléchi en amont et expérimenté avant cette réforme. On pourrait lui rappeler qu’il y a eu un travail d’une grande commission nationale sur les rythmes en 2011 initiée par Luc Chatel, lui remémorer aussi que la question a été abondamment traitée en amont avec les syndicats (dès avant l’élection de Hollande). Des expérimentations ? Il y en a eu dans plusieurs villes dont Angers par exemple....
On n’est pas prêts”, “il fallait prendre le temps de discuter”, On a pas été consultés”” “il faut chercher le consensus”…. Ces phrases sont entendues ici ou là pour justifier les réticences voire l’attentisme. Discuter, oui bien sûr. Mais sur quoi et comment ? Il y a en gros deux manières : la consultation et la concertation. La consultation se situe avant une décision et peut avoir des vertus pédagogiques pour faire émerger un constat partagé. Ce fut le cas des consultations Thélot et Meirieu adressées à tous les enseignants. Mais avec finalement peu d’effets sur la transformation du système. La deuxième méthode serait la concertation. Elle peut se situer après la décision pour décider collectivement de la mise en œuvre et de ses modalités pratiques. Ce n’est pas vraiment dans la culture française habituée à une logique centralisatrice et bureaucratique. C’est pourtant ce qui aurait du se passer. Il faut dire que les cartes ont été brouillées avec une consultation qui s’est adressée au départ aux seuls corps intermédiaires durant l’été 2012. Le constat semblait partagé. Mais le lourd passif de la période précédente et les pesanteurs du système administratif combinés avec les logiques propres à chaque acteur (familles, enseignants, municipalités,…) ont contribué à cette situation complexe dans laquelle nous sommes aujourd’hui.
Ce que nous montrent les enquêtes sur le terrain, c’est que là où ça se passe le mieux, c’est dans les communes où il y avait déjà une culture du travail en partenariat et une priorité donnée à l’enfance et à la jeunesse. Comme nous l’écrivions déjà dans le Bloc Notes du 9 octobre , l’enjeu de la réforme des rythmes tout comme celle des autres évolutions de l’École tient d’abord à l’engagement des acteurs. Plutôt que d’accumuler les préalables et de sombrer dans l’esprit de critique qui s’apparente à une forme de procrastination collective, plutôt que d’accumuler les procédures et la méfiance, il faut se redonner collectivement de la capacité d’agir.
Mais là, on se heurte aussi à une autre caractéristique française qui est la culture du conflit ou plutôt du “tout ou rien”.Ce n’est pas moi qui le dit, mais Laurent Frajerman, chercheur à l’institut de recherches de la FSU dans une interview à Libération où il souligne que “L’Education nationale, comparativement à d’autres secteurs, connaît une surconflictualité.”. Le “grand soir” ou rien du tout… ?

Centralisme, jacobinisme et égalité républicaine….
L’autre argument souvent utilisé pour s’opposer à cette réforme est que la dévolution aux communes des activités accompagnant le temps scolaire (le fameux “TAP”) risque de remettre en question l’égalité républicaine. Au lieu de lutter contre les inégalités, on les aggraverait. La décentralisation serait la porte ouverte à la compétition et la concurrence.
Mais ce qu’il faut d’abord rappeler c’est que l’égalité républicaine est un mythe (fondateur mais un mythe quand même) et que les inégalités existent déjà ! Elles n’ont même jamais été aussi fortes. L’oublier c’est nier tous les travaux des sociologues de l’éducation depuis plus de trente ans et les résultats des enquêtes internationales. Par ailleurs, la décentralisation dans le domaine de l’éducation a surtout créé de l’émulation et on a vu les Régions et les départements faire de gros efforts pour rénover et créer des établissements scolaires accueillants et efficaces.
Ce que révèle surtout le débat actuel sur la “réforme” des rythmes comme l’a d’ailleurs relevé Vincent Peillon lui même à l’assemblée , c’est qu’en effet, il n’y a pas les mêmes priorités dans les communes et les mêmes sommes dépensées. Et malheureusement jusque là, la politique de l’enfance n’a pas été vraiment un critère de choix des électeurs pour juger des projets des équipes municipales…
Il est à noter aussi que ce sont les mêmes qui ont à la bouche l’argument de l’égalité républicaine qui n’hésitent pas à annoncer qu’ils enfreindront les lois de cette même république.. !.

Territoires et périmètres
Le retour à la semaine de 4,5 jours est aussi un révélateur des querelles de “territoires” dans tous les sens du terme qui marquent notre société.
Louise Tourret dans Slate.fr y insiste ironiquement en parlant de “lutte des classes” au sens où les activités se font souvent dans des lieux qui sont aussi ceux du travail des enseignants et que cela n’est pas sans poser des problèmes de “vivre ensemble” de méfiances réciproques et de logiques différentes entre les différents acteurs (enseignants, animateurs et intervenants, personnels communaux,…)
L’enjeu du territoire qui n’a peut être pas été assez envisagé par l’équipe ministérielle c’est surtout celui de la difficulté à faire travailler ensemble dans les communes des personnes aux statuts et aux “cultures” différentes. Et l’attentisme actuel n’arrange rien. Comme nous le notions plus haut, cette culture du travail en partenariat est loin d’être répandue également selon les communes. Et ce n’est pas seulement une question de sensibilité politique…
Le “territoire” c’est aussi une question de périmètre de compétences qu’on souhaite préserver jalousement. La France de tradition jacobine est le pays de la “circulaire”… Et ici le ministère s’est aussi donné des bâtons pour se faire battre. La circulaire sur les rythmes qui sert de base à la mise en œuvre de la réforme n’est pas forcément d’une grande souplesse. Et les cadres de l’Éducation Nationale qui l’appliquent le font avec plus ou moins d’autonomie et sont quelquefois jaloux de leurs prérogatives et du pouvoir qui va avec. Au point de bloquer certaines initiatives et marges de manœuvre. Le climat de crispation n’incite pas non plus à la négociation. On constate d’ailleurs que le Ministère concède des aménagements notamment pour les maternelles. L’obligation du mercredi matin est aussi considéré comme une rigidité par certains opposants à la réforme qui souhaiteraient revenir au samedi matin. Mais là, malheureusement on se heurte à d’autres logiques qui sont celles de l’évolution des familles.

Mémoire courte et dictature de l’instant
Nous l’avons déjà écrit à plusieurs reprises : la réforme n’a que trois mois… Peut-on juger d’un dispositif au bout de trois mois ? Imaginons que je porte un jugement définitif sur un élève au bout d’un seul trimestre !!!
Nous vivons une dictature de l’instant qui n’est pas propre à ce sujet de débat. Mais qui est particulièrement problématique dans le cas de l’École. Car le temps de l’éducation n’est pas celui du politique. Rien de pire comme poste que celui de Ministre de l’Éducation. Il sait qu’il travaille pour des résultats qui ne se verront au mieux que dix ans plus tard….
La dictature de l’instant se double d’une mémoire courte. Dans une interview au Nouvel Obs, Christian Forestier ancien recteur et coprésident du comité de pilotage de la Conférence nationale sur les rythmes scolaires (initiée par Luc Chatel, le prédécesseur de Vincent Peillon) parle à propos de cette querelle des rythmes d’un “ concentré de mauvaise foi et d’hypocrisie ” et rappelle qu’il y avait un accord total des différents acteurs sur la nécessité de revenir à une semaine de 4,5 jours et de repenser d’ailleurs l’ensemble du rythme scolaire. Y compris chez les maires de droite et chez les représentants syndicaux…
La mémoire courte, elle est aussi dans l’oubli de la situation précédente. Qu’était l’état de l’École sous la présidence Sarkozy ? Combien de postes supprimés ? Combien de personnes dans les rues pour défiler contre le passage à quatre jours ?

Débat citoyen ?
La question des rythmes est aussi un révélateur de la manière dont les médias traitent les questions de l’École et pus généralement de la construction de l’opinion publique sur ce sujet comme sur d’autres.
En tant que militant pédagogique faisant depuis 2003 une revue de presse sur l’actualité éducative, je devrais me réjouir que l’École occupe aujourd’hui une place si importante dans les journaux télévisés, la presse écrite et les sites d’information. Je ne cesse de clamer que “les questions d’École sont l’affaire de tous et doivent faire l’objet d’un débat citoyen” alors pourquoi se plaindre ?
Malheureusement, on est bien loin d’un réel “débat citoyen” et la presse, habituée à des analyses binaires est bien d’avantage préoccupée à compter les forces des camps en présence... sans réellement descendre sur le terrain. Toutefois, on voit enfin apparaître comme le notait la revue de presse de vendredi 15 novembre des témoignages et des reportages qui introduisent de la nuance là où il n’y avait jusque là que des positions très tranchées.
En France, il y a 64 millions de “spécialistes” de l’École… Mais pour que l’opinion se construise et que le “débat citoyen” ait lieu, et sans vouloir jeter la pierre aux journalistes éducation trop peu nombreux (et qui font ce qu’ils peuvent) plutôt que des sondages peu sérieux et des micro-trottoirs, il faut de la mise en contexte, du rappel historique, de la nuance. Du terrain et aussi de la rigueur scientifique.

Rigueur ?
Quelle parole des experts ? Comment sortir du ressenti pour aller vers une évaluation rigoureuse ? Peut-on porter un jugement après seulement trois mois ? Jean-François Copé est-il un spécialiste reconnu de la chronobiologie ? NKM est-elle une experte en pédagogie ?
Prenons un seul exemple : “Les enfants sont fatigués ”. Plus ? autant ? moins que l’an passé ? plus que ceux qui ne sont pas passés aux 4,5 jours ? Bien malin qui pourrait le dire avec sérieux et rigueur. Voyons ce que répond le chronobiologiste François Testu dans une interview au Nouvel Obs sur ce sujet de la fatigue des enfants : “Je dirais plutôt que c’est subjectif. Qu’est-ce qui leur permet de dire que leurs enfants sont plus fatigués que l’année précédente ? Les scientifiques qui s’intéressent à la question le savent : mesurer la fatigue physique et psychologique est une chose très complexe. En tout cas, on est sûrs d’une chose depuis longtemps : les enfants qui retournent en classe en septembre après la coupure estivale sont épuisés jusqu’aux vacances de la Toussaint – et cela, la réforme des rythmes scolaires n’y est pour rien.”.
Puisque nous sommes sur le terrain de la chronobiologie continuons avec François Testu qui, dans cette même interview, insiste sur ce qu’il estime être l’enjeu majeur de ce retour à 4,5 jours. “La réforme des rythmes scolaires a surtout été pensée pour les enfants les plus fragiles, issus des familles les moins favorisées sur le plan culturel – les 20% d’élèves qui se trouvent en échec scolaire quand ils arrivent en classe 6e. Ceux-là, quand ils se trouvent hors des murs de l’école, sont trop souvent livrés à eux-mêmes, ne bénéficient pas assez d’émulation intellectuelle, n’ont pas assez de régularité dans leurs horaires, pas assez d’encadrement éducatif, etc. Donc ils souffrent énormément du retour à l’école du lundi et du jeudi car, tout à coup, ils retombent dans un environnement extrêmement régulier en terme d’horaires et où leur intelligence est à nouveau très sollicitée. Ce contraste est terrible
Notons toutefois qu’il y a un débat entre chronobiologistes sur ce point précis. On pourra lire sur son blog, l’avis de Claire Leconte, chronobiologiste également qui réfute notamment la position du premier basée sur une “courbe de vigilance classique" dont elle conteste la validité. Elle a aussi un avis critique sur la réforme en cours. Un avis critique qui a toute sa place dans un débat “citoyen” et rigoureux… Mais dans un débat médiatique ?
Signalons aussi que le même François Testu signe avec Georges Fotinos (autre chercheur bien connu) une tribune dans Libération. . Après avoir rappelé, tout comme Christian Forestier cité plus haut que la réflexion est ancienne et faisait jusque là une certaine unanimité sur la nécessité de réformer les rythmes, ils font surtout des propositions pour sortir du blocage actuel.Elles méritent d’être entendues car elles reviennent sur des blocages que nous évoquions plus haut dans cette chornique. “il nous semble possible d’améliorer le dispositif actuel sur trois points. D’abord, introduire une plus grande souplesse d’organisation du temps scolaire, qui ouvre aux enseignants comme aux collectivités locales par les innovations possibles une véritable appropriation du projet par les acteurs. Ensuite, mieux prendre en compte l’âge des enfants qui permet de réexaminer l’obligation d’intégrer systématiquement les écoles maternelles dans le dispositif de réorganisation du temps scolaire. […]. Il faudrait aussi envisager sérieusement, au regard de la volonté du gouvernement de démocratiser pour tous les enfants l’accès à la culture et au sport (dans un souci de développement personnel et de réussite éducative, mais aussi du renforcement du lien social), une pérennisation de l’aide apportée par l’Etat en rapport avec le contexte et l’ambition éducative locale. ”.

La facture sociale
Dans le constat de la résistance à la réforme, il serait trop facile de s’en prendre au seul corporatisme enseignant et même de se demander s’il est vraiment possible de réformer l’École . Je ne suis pas, moi même, toujours tendre avec mes chers collègues. Et certains me le rendent bien d’ailleurs !
Mais sans tout excuser, il faut d’abord rappeler que les enseignants évoluent dans un système qui comporte ses effets pervers. Et il faut aussi chercher des explications à cet emballement peut-être excessif dans un contexte général et dans un lourd passif. Le gouvernement actuel, et le ministre actuel de l’éducation ont pu certainement faire des erreurs mais paient aussi une facture sociale dont ils ne sont pas les seuls débiteurs.
Le système éducatif est un système extrêmement rigide nous l’avons dit plus haut. Et cette rigidité, ces problèmes de “territoire” et de périmètres que nous avons tenté d’analyser se combinent pour aboutir à des crispations et des postures qui donnent le sentiment d’être indépassables. La techno-structure de l’EducNat produit de la circulaire, les syndicats à la veille d’élections professionnelles sont trop souvent dans la posture, les politiques eux aussi en campagne s’emparent d’une question que pour beaucoup ils ne maîtrisent pas. Les enseignants ont le sentiment, à tort ou à raison, de subir une réforme plus que d’en être partie prenante. Et de devoir s’adapter encore à une nouvelle situation après des années où le système éducatif a été malmené. Même si, rappelons le, bien d’autres catégories sociales subissent des situations bien pires.
Celui qui envisage le mieux ce malaise enseignant, c’est le journaliste Emmanuel Davidenkoff dans sa chronique sur France Info . Il résume parfaitement la situation des enseignants du primaire et montre que la résistance au changement est surtout le produit d’une histoire à la fois ancienne (le sentiment de déclassement, la défiance vis-à-vis de la pédagogie) et récente (cinq ans de suppressions de postes). La “facture sociale” que nous payons ( !) c’est aussi celle du lourd passif du sarkozysme et de la casse de l’École.

Tocqueville
C’est cette fatigue accumulée, cette “frustration relative” qui est aussi à l’origine des blocages. Pour finir, je voudrais finir par une citation d’un penseur du XIXeme siècle, Alexis de Tocqueville
« Ce n’est pas toujours en allant de mal en pis que l’on tombe en révolution. Il arrive le plus souvent qu’un peuple qui avait supporté sans se plaindre et comme s’il ne les sentait pas les lois les plus accablantes, les rejette violemment dès que le poids s’en allège. Le régime qu’une révolution détruit vaut presque toujours mieux que celui qui l’avait immédiatement précédé et l’expérience apprend que le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est d’ordinaire celui où il commence à se réformer. Il n’y a qu’un grand génie qui puisse sauver un prince qui entreprend de sauver ses sujets après une oppression longue. Le mal qu’on souffrait patiemment comme inévitable semble insupportable dès qu’on conçoit l’idée de s’y soustraire. ” Alexis de Tocqueville L’ancien Régime et la Révolution . 1856
Je ne sais pas si ça peut consoler mais Vincent Peillon peut relire Tocqueville.
et François Hollande aussi…

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot