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Bloc-Notes de la semaine du 11 au 17 janvier 2016

- Refondation - Revalorisation – Un enseignant sur 10 -


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Le bloc notes revient sur la publication mercredi 13 janvier du rapport du comité de suivi de la refondation qui en dresse un bilan sévère et insiste sur son manque de lisibilité. On évoque aussi la sempiternelle question de la revalorisation du salaire des enseignants et en particulier du primaire. Et pour finir cette chronique un peu morose, on s’inquiète des résultats d’une enquête sur le vote des fonctionnaires où on apprend qu’un enseignant sur 10 vote pour le Front National.

Refondation
Le comité de suivi chargé d’évaluer l’application de la loi Peillon de 2013 (présidé par le député Yves Durand) vient de rendre son rapport annuel au Parlement le mercredi 13 janvier. Ce comité est composé de quatre députés et de quatre sénateurs ainsi que de quatre personnalités désignées par le ministre de l’éducation.
Le document de plus d’une centaine de pages a fait l’objet de nombreux commentaires dans la presse cette semaine. Pour la dépêche de l’AFPle rapport pointe la difficile mise en oeuvre de la loi de refondation de l’école”. Pour le site pédagogique Nous Vous ce rapport “ est sévère” et le Café Pédagogique , toujours va même jusqu’à parler de “pilotage mis au pilori”. Plus mesurés, Libération titre Peut mieux faire” et La Croix estime que la refondation bute sur le manque de moyens”.
Le problème majeur, souligne le rapport, est l’insuffisance de l’appropriation de la cohérence de la loi par les enseignants, par l’affadissement et la parcellisation de son application. De plus, le fait que la mise en œuvre des nouveaux programmes n’arrive que trois ans après la promulgation de la loi nuit à sa portée. ”. C’est donc à la fois un problème d’agenda qui est posé mais aussi de dilution des mesures et donc de manque de lisibilité. Sur le calendrier, j’ai à plusieurs reprises dans mes chroniques, montré qu’on avait au moins perdu un an et demi dans la mise en œuvre de la réforme aussi bien pour la loi, initialement prévue pour décembre 2012 et votée en juin 2013, que pour le travail sur les programmes. Quant à la lutte contre les inégalités et la priorité au primaire, ces finalités ont été diluées par la réforme des rythmes (qui ne relevait pas de la loi) et par des créations de postes en grande partie absorbées par une forte démographie non anticipée et sont "peu visibles pour les enseignants comme dans l’opinion". En ce qui concerne la formation des enseignants, "la mise en œuvre [est] encore au milieu du gué". La culture des universités est en contradiction avec les attentes et conduit à une “cassure entre disciplinaire et pratique". La place du concours en fin de M1 "contredit la logique" de la réforme. Le comité demande de revoir "le séquençage des contenus de la formation au sein d’un créneau L3 - M2" et de redéfinir la notion de tronc commun et d’expliciter le profil de l’enseignant. Enfin le rapport pointe aussi "des positionnements concurrents" entre le CSP, l’administration centrale du ministère et l’Inspection. Concernant le Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco), le rapport estime qu’il traite "de sujets d’actualité et de thèmes de recherche le plus souvent en dehors de (sa) mission".
Ce qui traverse tout ce bilan, c’est une réflexion sur “la difficulté française à réformer l’école”. Dans la conclusion, les auteurs du rapport s’élèvent contre l’idée que la réforme prend du temps : “on retrouve souvent, au détour des discours, l’argument de l’éducation comme relevant du temps long, assimilant ainsi temps de l’éducation et temps de la réforme, point de vue qui paraît pourtant pouvoir être réfuté comme le fait l’OCDE, en prenant l’exemple de pays (le Portugal, la Pologne) qui ont, en moins de cinq ans, répondu au choc PISA qui les avait mis en bas de l’échelle de la maitrise des compétences. ”. Et ils posent aussi la question de la gouvernance et de la conduite du changement trop marquée par la bureaucratie et le jacobinisme : “Loin de la logique historique de la décentralisation, on se heurte à une certaine tendance de l’administration centrale à vouloir maitriser totalement la mise en œuvre de la réforme, au point de rendre difficile la mise en place de nouvelles instances créées par la loi, pourtant indépendantes (CSP), ou de les laisser se détourner de l’objectif que leur a fixé cette même loi (CNESCO). De même, on sent une constante hésitation quant à la part d’appréciation et d’initiative à laisser au terrain. ”.
Le constat est sévère mais juste, me semble t-il. Sans (trop) verser dans une auto-satisfaction mal venue, je constate que cela rejoint un certain nombre d’analyses déjà formulées dans ce bloc notes et dans des billets de blog . C’est le cas pour un texte de janvier 2013 intitulé “Refondation : erreurs et blocages ou encore les nombreux textes que j’ai pu consacrer à la réforme de la formation . Catherine Chabrun de l’ICEM-Pédagogie Freinet fait d’ailleurs elle aussi sur son blog une analyse comparable. Elle s’indigne également de l’affirmation que la "refondation" serait terminée. Selon elle, elle est loin d’être achevée puisqu’elle a à peine commencé !
Depuis début 2016, dans les communiqués ou les interviews de journalistes, la ministre de l’Éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem se félicite de toutes les mesures et réformes accomplies. La « refondation » serait aboutie, la grande aventure lancée par Vincent Peillon en 2012 serait arrivée à bon port. ” constate notre amie. C’est ce qu’affirme pourtant Najat Vallaud-Belkacem, qui, dans un communiqué du 5 janvier 2016, se “réjouit” de la publication des quatre derniers textes réglementaires d’application de cette loi. Ces textes concernent la synthèse des acquis scolaires de l’élève à la fin de l’école maternelle , l’évaluation des élèves de l’école au collège, le livret scolaire ainsi que le nouveau diplôme national du brevet. Pour le ministère : “Toutes les mesures prévues et qui contribuent à la réussite de tous les élèves, seront donc pleinement opérationnelles à la rentrée scolaire 2016. ”. Certes, mais on peut convenir qu’une loi, aussi ambitieuse soit-elle, ne suffit pas pour qu’on puisse parler de “réforme” et encore moins de refondation. C’est le cas dans de nombreux domaines en France mais particulièrement dans le domaine de l’éducation : il y a un écart important entre le prescrit et le réel. Et puis ce n’est pas par hasard qu’aujourd’hui on parle plus de “réforme” que de “refondation”... c’est aussi la preuve qu’avec le temps les ambitions de départ ont été confrontées aux compromis et aux renoncements... Alors, même si la ministre proclame que la refondation est sur la bonne voie, il n’est pas sûr que ne ce soit pas sur une voie de garage...

Revalorisation
Ce bilan de la refondation peut-il déstabiliser la ministre et le gouvernement ? Ce serait exagéré de le dire. Mais en revanche, il est certain que ce thème sera un des éléments importants du bilan du président de la République qui avait basé une bonne partie de sa campagne de 2012 sur la priorité à l’École et à la jeunesse. En particulier, à l’époque, la promesse de (re)création des 60 000 postes avait pu ramener vers le vote socialiste une bonne partie des enseignants. Mais comme on l’a évoqué plus haut, le bilan de la refondation montre que celle-ci manque encore de lisibilité. La réalité des créations de postes est difficile à percevoir parce qu’un bon nombre de ceux-ci concerne les enseignants en formation. On peut peut-être espérer que les annonces de dotations horaires dans les collèges pour l’année prochaine fassent quand même évoluer les idées. Contrairement à ce que prédisaient les Cassandre opposants à la réforme, elles sont en hausse et montrent que la mise en place des nouveaux dispositifs ne se fait pas dans la pénurie.
Un argument de moins pour la prochaine grève des enseignants, prévue le mardi 26 janvier 2016  ? Pas sûr car comme souvent la grève prévue mélange plusieurs mots d’ordre. Alors que certains syndicats du second degré appellent spécifiquement à la grève contre la réforme du collège, d’autres (Le SNUipp notamment) appellent pour le même jour à une mobilisation pour la revalorisation des salaires. Par ailleurs un autre préavis de grève a été déposé pour cette même date par trois syndicats de fonctionnaires -CGT, FO et Solidaires- sur le même motif. Rien n’est simple tout se complique...Là aussi on peut parler de manque de lisibilité... !
Sur la question des salaires, la ministre de l’Education nationale a déclaré mercredi sur France Inter qu’elle avait conscience du faible niveau de salaire des enseignants, et qu’elle espérait pouvoir proposer "rapidement" des revalorisations. Des déclarations qui arrivent à point nommé dans ce contexte pré-électoral.
Il faut dire, comme le rappelle le site ActuaLitté que le salaire des enseignants poursuit son décrochage à l’appui de deux facteurs importants. Tout d’abord, par rapport à l’inflation, le salaire des profs stagne, le point d’indice, qui sert de base au calcul du traitement des fonctionnaires, est gelé depuis 2010. Or, entre juillet 2010 et juillet 2015, la hausse des prix a été de l’ordre de 5,8 %. Ainsi, les enseignants ont perdu 5,8 % de pouvoir d’achat en cinq ans. Ensuite,poursuit le site d’informations sur l’éducation, les réformes des retraites ont mis en place, à partir de 2010 avec Sarkozy et en 2012 avec Hollande, une hausse progressive du taux de retenue pour pension civile afin d’arriver en 2020 à un niveau de cotisation égal à celui des salariés du privé, soit 11 %. En 2012, ce taux était de 8,39 % du salaire brut. En 2015, il est passé à 9,54 % et, depuis le 1er janvier 2016, on est à 9,94 %. Le décrochage salarial continue de se creuser. Mais au delà de la fin du gel du point d’indice, pour les enseignants du primaire moins payés que leurs collègues de lycée et collège, il importe d’augmenter l’ISAE pour ajuster leur salaire à celui des enseignants du secondaire.
Outre la dimension électorale qu’il ne faut pas négliger c’est aussi un enjeu pour l’attractivité du métier d’enseignant et l’acceptation des réformes.

Un enseignant sur 10
La dernière enquête menée par le CEVIPOF (Sciences-Po) sur le vote des fonctionnaires nous interpelle. On en trouve une présentation très complète par Luc Rouban dans The Conversation. Il montre, comme l’indique le titre, la percée du Front National dans la Fonction Publique. On y souligne surtout l’importance du vote FN chez les policiers et militaires. Annoncé au départ comme de 52% il s’agit en fait, après rectification, de 56% de votes. Ce qui est déjà très inquiétant. Mais intéressons nous aussi aux enseignants : “Dans sa totalité, le vote FN y passe de 3,8 % en 2012 à 9,4 % en 2015 – une évolution moyenne qui est également celle des professeurs des écoles et des professeurs du second degré. Même si les proportions sont faibles, elles témoignent d’une pénétration réelle du FN chez les électeurs de droite au sein de la forteresse électorale de la gauche.
 Ces enseignants avaient voté en 2012 pour François Bayrou à hauteur de 15 % et pour Nicolas Sarkozy à concurrence de 27 %. Au total, 12 % seulement avaient voté pour les candidats de gauche, dont 9 % pour François Hollande. 41 % avaient déjà voté pour Marine Le Pen. On peut percevoir dans cet exemple, qui peut être généralisé aux autres catégories professionnelles, la porosité entre le vote Les Républicains (LR) et le vote FN. Le succès électoral du parti de Marine Le Pen est clairement alimenté par les voix qui se portaient sur les candidats LR ou UDI en 2012.”. Si on rentre dans le détail de l’enquête selon les degrés d’enseignement, les votes sont de 9,8% chez les instituteurs et professeurs des écoles, 9,2% chez les professeurs du second degré et 8,4% chez ceux du supérieur.
Évidemment, le Front National par le biais du Collectif Racine se félicite des résultats de cette enquête…
Claude Lelièvre s’inquiète, quant à lui, sur son blog de ces résultats.Certes, rappelle l’historien, le vote FN est resté bien plus faible dans le ’’monde enseignant’’ que dans l’ensemble de la population française, mais il n’est plus ’’marginal’’. Pour mémoire, un sondage effectué par CAC-Cisco ( pour Liaisons sociales et la FSU) à la sortie des urnes du premier tour des présidentielles de 2007, avait déjà donné cependant 7% des suffrages d’enseignants à Jean-Marie Le Pen. Selon Luc Rouban, on mesure ici l’ampleur du malaise qui traverse les trois fonctions publiques. Pour lui, ce vote n’est pas seulement lié au contexte créé par le terrorisme. Il “montre aussi à quel point les fonctionnaires ne croient pas - ou plus - aux réformes managériales et sont inquiets pour l’avenir du service public.”. Et le chercheur du CEVIPOF ajoute, en lien avec ce que nous évoquions plus haut que “Le gel du point d’indice et la réduction régulière des effectifs, notamment dans la FPE, ont créé des tensions fortes à l’égard d’un gouvernement de gauche dont les fonctionnaires attendaient beaucoup après 2012 alors même que la crise économique puis les attentats terroristes ont démontré la faiblesse des moyens d’action de l’État. Par ailleurs, dans une grande mesure, la contestation sociale s’investit désormais moins dans l’action syndicale, comme en témoigne le faible taux de participation aux élections professionnelles de décembre 2014, que dans le choix électoral. Enfin, une grande partie des fonctionnaires souffrent du décalage entre les discours sur la République et la laïcité et les pratiques du terrain où les demandes communautaires se multiplient ”.

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot