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Bloc-Notes de l’été 2016

- Été énervé – Rentrée sécuritaire – Rentrée syndicale- Rentrée politique – Souvenirs d’hier pour penser aujourd’hui - .


C’est la rentrée ! Et donc aussi la rentrée du bloc notes. Alors que les articles de presse sur l’École se multiplient en cette période, il ne faut pas croire qu’il ne s’est rien passé pendant les vacances. Cette chronique offrira donc une session de rattrapage pour ceux qui se sont tenus éloignés de l’actualité française durant l’été. Et on abordera aussi les sujets de cette rentrée sous le signe de la sécurité et où les conflits sociaux pointent déjà leur nez...

Un été énervé
Que s’est-il passé durant les vacances sur le front de l’éducation ? Pas grand chose, mais les réseaux sociaux sont restés très agités...
Au mois de juillet , les réseaux sociaux « enseignants » ont été traversés par la découverte, sur le site de l’académie de Bordeaux d’un exercice (une “tâche complexe”) d’Histoire-Géographie demandant aux élèves dans une logique de simulation d’écrire un discours antisémite “à la manière de…” Goebbels. Devant l’agitation, notamment sur Twitter, l’exercice en question a été retiré. Il y figurait depuis plus de deux ans donc bien antérieurement à la réforme du collège à laquelle il a été pourtant associé comme une des preuves de la dérive « pédagogiste ». Et je rajouterais qu’il a fallu vraiment aller le chercher ! Toujours durant cet été, la campagne de recrutement de l’Académie de Créteil a également été l’objet d’une réaction négative et moquée sur les réseaux sociaux. La campagne destinée aux enseignants contractuels s’appuyait sur une série de photos, qui jouait clairement sur les clichés, notamment pour les langues étrangères. On pouvait y voir par exemple un professeur d’espagnol en costume de torero, un professeur d’anglais, chapeau melon et parapluie, ou une professeure de lettres classiques en toge et couronne grecque. Le côté décalé n’a pas plu, et plusieurs enseignants n’ont pas du tout adhéré à l’humour de cette campagne de communication et cela a provoqué un “emballement médiatique”. Curieusement, la phrase “c’était pour rire” n’a pas été invoquée...
On pourrait parler d’autres cas, plus anciens qui aboutissent au même constat d’une “vigilance” qui confine à l’intransigeance sans aucune indulgence. On se dit très vite “choqué”, on se sent “méprisé” tout aussi rapidement... On a l’impression qu’on y sur-joue l’indignation dans un réseau (Twitter) qui amplifie les réactions. Car comme les journalistes sont toujours, à tort ou à raison, friands de ce réseau social qui pourtant part à la dérive, on en vient à faire des articles sur les réactions des internautes et à les assimiler à l’ensemble de l’opinion publique qu’on contribue d’ailleurs à forger avec ce type de sujets. L’auto-référence circulaire portée à son maximum...
Il faudrait sûrement consacrer un billet entier à la dérive des réseaux sociaux où la malveillance est devenue la norme. Mais on peut se demander si, d’une certaine manière, cela n’aboutirait pas à donner de l’importance à ceux qui agissent ainsi. Et leur offrir ainsi la notoriété dérisoire qu’ils recherchent malgré leur injustifiable anonymat.

Rentrée sécuritaire
Au cœur de l’été, dans un contexte d’attentats et de menaces, le 29 juillet, les ministres de l’Éducation et de l’Intérieur ont publié une circulaire conjointe sur les “mesures de sécurité dans les écoles et les établissements scolaires à la rentrée scolaire 2016”. Ils les ont ensuite présentées et précisées dans une conférence de presse le mercredi 24 aout dernier. La sécurité est donc au menu de la rentrée scolaire . L’énumération des mesures inquiète les enseignants et les parents tant au niveau des moyens à mettre en œuvre que des conséquences sur les élèves notamment les plus jeunes.
Les ministres demandent aux rectorats de s’assurer que plusieurs exercices d’évacuation et de confinement des élèves soient faits dans les 63 600 écoles, collèges et lycées. Trois simulations devront être réalisées dans l’année scolaire, dont l’une avant les vacances de Toussaint. Ces exercices s’inscrivent dans le cadre des PPMS, les plans particuliers de mises en sûreté qui existent depuis 2002 et sont appliqués tant bien que mal dans les écoles. Mais on y ajoute une nouvelle fiche intitulée « attentat ou intrusion extérieure dans l’établissement ». On pourra aller consulter les consignes de sécurité sur le site du Ministère . Mais tous vos journaux détaillent eux aussi ces mesures : Le Monde , Libération , Le Figaro , Le Parisien etc. Tous pointent que cette exigence de plus de sécurité se heurte à des contraintes matérielles (la construction des locaux), humaines (quels personnels ? quelle formation ?) et pédagogiques (comment ne pas angoisser les plus petits). En ce qui concerne les locaux, il faut rappeler qu’il y a en France, tout confondu, 77.000 établissements scolaires (qui relèvent des collectivités territoriales) . La Ministre a annoncé l’augmentation du fonds interministériel de prévention de la délinquance. Actuellement doté de 70 millions d’euros, il sera abondé de 50 millions d’euros supplémentaires dans le but spécifique d’aider les communes les plus en difficulté à réaliser des travaux de sécurisation.
Par ailleurs, les ministres encouragent les enseignants et les personnels de direction à signaler les élèves (mais aussi les collègues) en voie de radicalisation. On apprend par la même occasion à l’occasion d’une interview que des enseignants fichés S signalés par le ministère de l’Intérieur pour des faits tangibles font déjà l’objet d’« une suspension immédiate et d’une procédure disciplinaire  » en vue d’une exclusion de l’Education nationale.
L’enjeu est de se préparer à des risques réels sans pour autant tomber dans l’outrance. La rentrée sera sécuritaire et ce n’est pas rassurant...

Rentrée syndicale
Cette période est aussi traditionnellement celle des conférences de presse de rentrée des syndicats enseignants.
Lundi dernier, c’était le SNUipp-FSU qui faisait sa rentrée. Le principal syndicat d’enseignants du premier degré, a « salué » l’investissement « consenti » par le gouvernement pour le primaire depuis 2012. Il s’est notamment soldé, cette année, pour les professeurs des écoles, par une augmentation de leur indemnité annuelle de 1.200 euros par an, soit 85 euros net de plus par mois. Mais, ils déplorent aussi que les efforts réalisés ne soient pas visibles sur le terrain. “Entre les suppressions subies sous le quinquennat précédent et la démographie, qui a augmenté ces cinq dernières années, les enseignants ne voient pas les postes. ” déplore la nouvelle co-secrétaire générale, Francette Popineau.
Quant au SNES-FSU lors de sa conférence de rentrée de vendredi, il a appellé les enseignants à la “résistance pédagogique”. Frédérique Rolet, la secrétaire générale du syndicat a évoqué "un état d’esprit des enseignants marqué par beaucoup de lassitude devant l’empilement des réformes" et "un sentiment de gâchis" en cette dernière rentrée du quinquennat. Depuis la loi de refondation de l’école de 2013, "on a l’impression que très vite le soufflé est retombé, la mise en œuvre ne suivait pas", a-t-elle jugé, doutant que l’objectif des 60.000 créations de postes soit atteint. Mme Rolet a dénoncé "un fossé qui s’est creusé entre le gouvernement et les enseignants", avec "une perte de sens du métier". "Les professeurs sont très désorientés, ils ne savent plus ce qu’on leur demande". Le Snes appelle à la grève contre la réforme du collège et les conditions de rentrée, au sein d’une intersyndicale qui inclut FO, la GCT et Sud. Il appelle aussi à organiser des assemblées générales dans les établissements le 31 août, jour de la pré-rentrée des enseignants (et pour lequel des préavis de grève ont été déposés), afin de "faire remonter les principaux problèmes rencontrés".Les autres syndicats devraient tenir leurs conférences de presse, lundi prochain.
On voit donc que la réforme du collège reste un sujet de conflit potentiel pour l’année qui vient. Mais il y en a bien d’autres. Récemment, la revue en ligne Acteurs publics a dévoilé les projets du ministère de l’Éducation nationale pour l’évaluation de ses personnels enseignants. Cela se situe dans le prolongement des négociations déjà entamées. Ce projet de grille d’évaluation a été présenté par la direction générale des ressources humaines (DGRH) de l’éducation nationale lors de la réunion des recteurs. La grille définit 9 compétences, dont 5 évaluées par l’inspecteur, 3 par le chef d’établissement (second degré) ou l’IEN (premier degré) et une de manière conjointe. Quatre niveaux d’acquisition seraient possibles : “à améliorer”, “bon”, “très bon” et “excellent”. Les enseignants du second degré se verraient évalués par leur principal ou leur proviseur selon “trois niveaux d’appréciation” : la “démarche de progression de compétence”, la “réponse aux attentes du métier et de l’institution” et “l’implication, les compétences reconnues par les pairs et l’institution. Par ailleurs, le texte décrit aussi les modalités du bilan professionnel réalisé par l’enseignant seul.
À ce stade, ces projets ne sont “que des documents de travail”, souligne-t-on au cabinet de la ministre, joint par Acteurs publics . Des réunions avec les syndicats se tiendront les 14, 15 et 16 septembre. “Nous tenons à modifier la formulation de certains items d’appréciation” et à “clarifier les prérogatives du chef d’établissement qui glissent trop vers les pratiques pédagogiques”, prévient d’ores et déjà Xavier Marand, secrétaire général adjoint du Snes-FSU. L’automne sera t-il chaud ?

Rentrée politique
C’est aussi la rentrée politique. Mais sont-ils jamais vraiment partis ? Entre les attaques sur la sécurité et le feuilleton navrant sur le burkini, il y a eu de quoi alimenter la machine à polémiques. Dans ce contexte, le thème de l’éducation n’a pas été central. Mais il est présent à travers quelques déclarations chocs et au détour des pages des livres-programmes.
«  La disponibilité des adultes dans les établissements scolaires doit être renforcée et leur statut urgemment revalorisé. » C’est ce qu’on peut lire dans le livre de Nicolas Sarkozy “Tout pour la France. L’abrogation de la réforme des rythmes scolaires, l’autonomie des établissements scolaires et la création d’un CP+ avec « encadrement renforcé » (“Un enfant en grande difficulté en fin de CP ne pourra pas être admis en CE1”) sont aussi au programme de la réforme de l’éducation préconisée par Nicolas Sarkozy. L’autonomie des universités serait « élargie » avec la liberté de fixer les droits d’inscription et les critères de sélection.
De son côté, Alain Juppé, qui y avait consacré un livre entier l’été dernier, a déclaré en meeting à Chatou samedi 27 aout dernier Je fais de la réforme de notre système éducatif la mère de toutes les réformes. ”.
On voit aussi qu’à droite (et plus seulement à l’extrême droite) la polémique fabriquée de toutes pièces sur l’enseignement de l’arabe reprend de plus belle. On ne peut s’empêcher de relever cette phrase, écrite telle quelle, et trouvée sur le compte de “Tout pour la France” de Nicolas Sarkozy
Je veux qu’à l’école on apprenne les enfants à parler français et non pas la langue de leurs parents”. Vu la syntaxe, c’est à lui qu’on peut conseiller un retour au Bled
Et à gauche, est-ce que c’est mieux ?
L’extrait du discours de Arnaud Montebourg sur l’éducation prononcé le 21 aout à Frangy en Bresse peut nous inquiéter... “ Refaire France c’est aussi réarmer la république par l’école. […] Cela veut dire qu’il nous faut retrouver le sens d’une morale républicaine commune. Plutôt que d’appauvrir sans fin les programmes, de baisser à l’infini les exigences, de provoquer la tristesse de ceux qui ont choisi de faire de la transmission des savoirs leur vie, il faudra reconstruire l’école autour d’objectifs clairs, socialement utiles et civiquement indispensables. C’est un travail de titan, mais il faudra s’atteler à cette tâche difficile. Car ne l’oublions pas le sens du service public – et au premier rang l’école – c’est d’abord d’offrir un patrimoine à ceux qui n’en ont pas. Perdre ce cap c’est consacrer la machine à trier et à éliminer là où il est urgent de rebâtir une école de l’émancipation par l’instruction pour tous. Refaire France, c’est aussi, dans une société profondément inégalitaire et discriminatoire, lutter pied à pied pour l’égalité des chances, chaque français doit l’être à part entière et doit pouvoir faire valoir ses mérites quelles que soient ses origines lointaines ou récentes.”. En bref, une phraséologie assez conservatrice qui semble bien éloignée des propositions du même impétrant en 2011 lors de la campagne pour les primaires de la Gauche.
A gauche toujours, on peut signaler aussi la sortie d’un livre de Jack Lang Pour une révolution scolaire (éditions Kero) qui est un démontage systématique de la politique amorcée en 2012. L’ancien ministre formule quelques propositions en vue du programme de la gauche pour 2017, mais s’en prend surtout aux erreurs commises selon lui lors du quinquennat de François Hollande Il s’en prend en particulier à Vincent Peillon à qui il adresse une critique en cinq points :
1) Une réforme des rythmes scolaires devenue bourbier
2) Une mauvaise méthode avec les syndicats d’enseignants
3) La formation des enseignants décevante
4) La confusion entre l’excellence et l’élitisme
5) Un défaut de pilotage et d’efficacité rue de Grenelle
Bonne ambiance... Tout ce qui est pointé dans cette liste n’est pas faux loin de là (je suis tout à fait d’accord avec 1, 2 et 3 et en partie avec 5...). Mais la critique serait plus crédible (comme se plaît à le rappeler l’historien Claude Lelièvre) si le passage de Jack Lang avait été marqué par des réformes d’ampleur et non par l’immobilisme. On se souvient de cette phrase devenue célèbre, prononcée devant son cabinet au moment de sa nomination après l’épisode Allègre. Une phrase qui résume son action “j’ai été nommé pour pisser sur les braises…
A droite comme à gauche, le débat promet pour les élections pestilentielles...

Souvenirs d’hier pour aujourd’hui
Tout le monde a quelque chose à dire sur l’Ecole. C’est quelquefois un ramassis de considérations conservatrices plus que nostalgiques. Et puis il y a des pépites comme cette série d’entretiens proposée par Le Monde où le singulier aboutit à l’universel…
Le journal a en effet posé la question «  Parlez-nous d’une chose que vous avez apprise durant votre scolarité et qui vous a été utile. » à huit personnalités d’horizons très différents. Et comme le souligne l’éditorial de présentation de ces interviews “pour chacun d’entre eux, l’école a été un lieu fondateur. L’endroit où s’est dessinée une personne, où sont apparues les premières lueurs de ses passions futures.
Toutes ces interviews sont émouvantes et donnent à penser. Jamel Debbouze , la comédienne Dominique Blanc , la restauratrice Anne-Sophie Picq , la psychanalyste Claude Halmos, Lilian Thuram , le mathématicien Cédric Villani l’historien Patrick Boucheron , tous sont intéressants et nous disent des choses personnelles mais qui peuvent parler à tous. On retiendra cependant particulièrement deux entretiens.
D’abord celui de l’économiste Yann Algan . Au delà du témoignage personnel, il livre un véritable plaidoyer pour une école plus juste : «  ce qu’on attend de l’école, c’est qu’elle corrige les inégalités. On ne lui demande pas de les reproduire et encore moins de les amplifier ! Dans les zones très défavorisées, où l’on envoie des jeunes professeurs qui ne sont pas suffisamment préparés à leur métier, l’école est souvent la seule institution publique qui subsiste, c’est un peu la dernière chose qui peut sauver. On attend beaucoup de l’école, peut-être trop. ­Cependant, rien ne peut expliquer qu’elle amplifie, comme elle le fait aujourd’hui, les inégalités  ». Il déplore aussi que ce qu’il appelle les “méthodes verticales” (frontales) “réussissent à une minorité de très bons élèves, mais sont inefficaces pour l’ensemble. Le problème, c’est qu’elles ne permettent pas de développer les compétences dites non cognitives : la capacité d’être persévérant et motivé, de s’autodiscipliner ou de coopérer avec les autres”.
La dernière interview est celle de la Ministre Najat Vallaud-Belkacem Quand on lui pose la question de savoir pourquoi elle met peu en avant son histoire personnelle et si malgré tout cela éclaire ses choix voici ce qu’elle répond : “Mon parcours fait partie des exceptions : je ne veux pas être l’arbre qui cache la forêt. C’est a posteriori, quand j’ai quitté Amiens et ses quartiers nord pour accéder à une grande école, que j’ai pris conscience du fossé, immense, entre mon devenir et le sort de la majorité de mes camarades d’Amiens-Nord. Si je ne mets pas en avant cette expérience, il est cependant évident qu’elle colore mes décisions. En fait, c’est plutôt au nom de ces camarades d’Amiens-Nord et de tous ceux qui n’ont pas bénéficié d’un système scolaire optimal que je me bats. J’ai trois priorités : élever le niveau de connaissance de tous les élèves, transmettre les valeurs de la République, lutter contre les déterminismes sociaux et les inégalités de destin scolaire qui les accompagnent. Si vous m’entendez peut-être davantage parler de ce troisième objectif, c’est que nous ne sommes pas assez nombreux à le défendre. J’ai le sentiment très vif de l’urgence d’agir dans ce domaine, avec cette certitude : un système qui n’assumerait pas d’être inégalitaire en moyens pour offrir des chances égales d’émancipation à chacun court à sa perte. ”.
Des paroles fortes pour donner du sens à cette rentrée.

Bonne Lecture et bonne rentrée... !

Philippe Watrelot

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