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Bloc Notes de l’année 2014 (3 janvier 2015)

- Ministres – Frustrations et crispations – Délires et buzzs - Prévisions – Citations -


Voici le bloc-notes de l’année 2014. Il y a un an, je vous avais proposé une rétrospective de l’année 2013 . Celle de l’année 2014 est tout aussi personnelle, partiale et engagée.
Comme la précédente, l’année qui s’achève a été riche en actualité éducative. Avec d’abord, la valse des ministres de l’éducation : exit Peillon, puis Hamon, ... bonjour Najat Vallaud-Belkacem ! On abordera aussi l’avenir des réformes en cours sous l’angle de l’inertie faite de la somme des frustrations. On fera aussi un catalogue de tous les délires, emballements et autres buzzs médiatiques qui ont occupé l’année dans le domaine de l’éducation. Avant de faire quelques prévisions et vœux pour 2015 et de terminer par une compilation de quelques phrases lues ou entendues en 2014. Bonne année à tous !

Ministres
2 avril 2014 : Vincent Peillon quitte ses fonctions et cède la place à Benoit Hamon
26 aout 2014 : Benoit Hamon s’en va et est remplacé par Najat Vallaud Belkacem.
Vincent Peillon a été sacrifié pour sa gestion des rythmes à l’occasion du remaniement consécutif aux élections européennes. Benoit Hamon n’aura duré que 147 jours (dont les vacances d’été). Il a essentiellement consacré son action à tenter de déminer ce dossier des rythmes (mais à quel prix ?). Najat Vallaud-Belkacem, quant à elle, est la première femme au poste de Ministre de l’éducation nationale de l’enseignement supérieur et de la recherche (Geneviève Fioraso, maintenue, n’est plus que secrétaire d’État à l’ESR.)
Comme nous avons déjà eu l’occasion de l’écrire, le départ de Vincent Peillon a laissé un goût d’inachevé et cette « valse » des ministres nous interroge sur la continuité de l’action. « “À force de changer de ministre rien ne changera jamais  », écrivait ainsi Louise Tourret dans Slate.fr à l’arrivée de Benoît Hamon au ministère. Aux Cahiers Pédagogiques nous avions publié une lettre à la ministre où nous lui demandions d’intensifier l’action de réforme et de ne pas tomber comme son prédécesseur dans l’écueil de l’attentisme. Le signal donné par ces changements successifs n’était en tout cas pas bon et face à une opinion enseignante déjà désabusée cela n’a pas contribué à relancer la dynamique de la refondation...
La ministre s’y est cependant employée et a fait dès son arrivée des déclarations où elle affirmait que sa priorité était la lutte contre les inégalités et le travail avec les parents et en particulier ceux qui sont les plus éloignés de l’école. Elle a du aussi faire face dès son entrée en fonction à des attaques très vives sur sa personne (rappelons nous les Unes immondes de Minute et Valeurs actuelles...). Cela a pu, à un moment, créer un réflexe de solidarité de la part des enseignants avec la ministre. Mais on ne peut pas dire qu’elle a connu un “état de grâce”.
La discussion sur le budget 2015 a montré que le gouvernement maintenait son effort sur l’éducation qui redevient le premier poste budgétaire avant la dette. Le maintien de cette priorité n’était pas gagné au départ et avait, semble t-il fait l’objet de fortes discussions lors du premier remaniement. On peut se réjouir du maintien de cette promesse. Mais suffit-il de créer des postes pour qu’ils soient pourvus ? Sans revalorisation salariale, avec une attractivité relative, on peut s’interroger sur le nombre de candidats aux concours et sur la réalité des 60 000 postes à la fin du quinquennat.
Et si la droite revient ?
2014 a vu aussi le retour de Nicolas Sarkozy et lors de ses meetings pour la reconquête de la présidence de l’UMP, il annoncé un chiffre choc  : “Nous supprimerons 30% de postes d’enseignants”, là où il s’était contenté jusqu’ici d’évoquer une “baisse des effectifs", sans donner de précision. Notons au passage que selon ce calcul (idiot, ce que démontrait un article de L’Express ) il proposerait donc de supprimer 250 000 postes puisqu’il y a 839 700 enseignants en France, selon les statistiques du ministère de l’Education nationale ! Alain Juppé, a lui aussi pris position sur ce sujet : C’est un fait qu’ils [les enseignants] sont bien moins payés que beaucoup de leurs partenaires européens. [...] Nos professeurs sont sous-payés, il faut leur demander d’être plus présents dans les établissements et là, on peut effectivement les payer davantage". Si on veut réduire la dépense publique, il faut naturellement travailler sur les effectifs de fonctionnaires ". Dans une année qui nous rapproche encore plus de 2017, on voit donc des propositions qui dessinent une École plus libérale marquée par la remise en cause du statut de fonctionnaire et une transformation radicale de leur temps de travail.

Frustrations et crispations
Nous disions plus haut que la ministre n’a pas eu vraiment d’“état de grâce”. Même si l’opinion sur sa personne peut être positive, l’appréciation sur la politique menée oscille entre la circonspection et la désillusion voire l’hostilité. D’une manière générale, 2014 a été marquée pour la communauté enseignante par l’accumulation d’un ensemble de frustrations et de blocages et la conscience de plus en plus sensible d’un déclassement social et économique…On peut tenter d’en repérer les signes à travers quelques évènements de l’année.
Après la question des rythmes qui a occupé tout le début d’année, un autre exemple symbolique des blocages et frustrations nous a été fourni par la polémique autour de la pré-rentrée. L’épisode se situe en mai avec en prime un emballement médiatique disproportionné et fondé sur une erreur d’interprétation. En effet, les premières infos titraient “La prérentrée des enseignants supprimée en 2014” alors qu’en fait, il s’agissait du report de celle-ci par le ministre Benoît Hamon. Le SNES (Syndicat national des enseignements du second degré), tweetait l’annonce avant même le ministre sur un mode triomphal. «  La prérentrée en août, le ras-le-bol de la profession [au salaire gelé] est arrivé aux oreilles du ministre, qui annonce le report à septembre  ». Le prétexte du tabou de la rentrée en aout (pour le 2nd degré...) a donc servi ici à exprimer des mécontentements très divers.
En ce début d’année, une autre polémique cristallise elle aussi les mécontentements. On a appris par un arrêté ministériel du 23 décembre, repris par la presse que la prime annuelle des Recteurs est passée à 25.620 euros. C’est-à-dire une hausse de 10.000 euros par rapport au niveau précédent, fixé en 2010. Il ne s’agit que de la part fixe car il existe aussi une part variable fixée en fonction des “performances” qui peut encore s’ajouter. Les arguments évoqués par le ministère pour justifier cette prime sont que les Recteurs pouvaient toucher moins que certains de leurs subordonnés. Mais dans le contexte de frustration et de méfiance évoqué plus haut, cette annonce est au minimum une erreur de communication voire une faute politique.
Autre signe des crispations dont il faudra tenir compte : les élections professionnelles qui se sont déroulées début décembre. Ces élections qui ont lieu tous les trois ans sont importantes à plus d’un titre : elles déterminent la représentativité syndicale mais aussi le volume des décharges syndicales et les moyens accordés à chaque organisation. Ce qu’il faut surtout observer, c’est le vote au “CTMEN” le comité technique ministériel qui est l’instance de négociation où seules les organisations ayant des élus peuvent signer des accords. On pourra lire tous les résultats sur le site du Ministère. On peut cependant en extraire quelques chiffres significatifs à commencer par celui de la participation qui est de 41,7%. En d’autres termes, l’abstention est donc de 58,3%, ce qui est très élevé et selon moi un signe de défiance à l’égard des institutions. Si maintenant on s’intéresse au CTM, la répartition des voix et des sièges est la suivante : FSU 35,5% (6 sièges), Unsa 21,89% (4) , FO 13,58% (2), Sgen 8,9%(1), Snalc 5,46% (1) CGT 5,5% (1). Même si la forte progression de FO et le retour du SNALC ont été salués par le Front National, au clivage Droite/Gauche on préfèrera “conservateurs/réformistes” . Et c’est la FSU qui est au pied du mur. Pour signer des accords s’alliera-t-elle avec deux organisations (FO et le SNALC) dont le conservatisme n’est plus à démontrer ? Ou bien s’engagera-t-elle au côté des “réformistes” dans la voie de la réforme du système éducatif pourtant si nécessaire ? A défaut on peut craindre les blocages et le triomphe des conservateurs laissant le système éducatif en panne.
Un dernier exemple de crispation nous est fourni par les réactions à la réforme de l’éducation prioritaire. La redéfinition des périmètres et des critères d’attribution se heurte à un sentiment général de dégradation des conditions de travail. Même si des moyens nouveaux sont débloqués, cela est vécu dans un cadre général qui est celui de l’austérité. Dans un tel contexte le rééquilibrage et la réaffirmation de “priorités” qui de fait exclut des établissements qui jusque là en bénéficiaient est donc mal vécu. Cela risque d’être un des sujets de mobilisation dès la rentrée des vacances.
Le thème de la rémunération et du déclassement des enseignants a donc été récurrent tout au long de l’année écoulée. On a vu se succéder plusieurs sondages et enquêtes nationales ou internationales s’intéressant à la question de leur rémunération (plus faible que dans la plupart des autres pays de l’UE) ou de leur “prestige”. C’est en juin 2014 qu’a été publiée l’enquête la plus sérieuse fournie par l’OCDE et son “Enquête internationale sur l’enseignement et l’apprentissage” (TALIS 2013) . Il s’agit de la plus grande enquête internationale jamais réalisée sur ce sujet sans commune mesure avec les sondages sur 600 personnes souvent évoqués dans la Presse. Plus de 100 000 enseignants (dont 3 000 en France) et chefs d’établissement du premier cycle de l’enseignement secondaire – originaires de 34 pays et économies, et sélectionnés sur la base d’échantillons représentatifs – y ont participé. L’enquête TALIS révèle que plus de 90% des enseignants, en moyenne (et en France), sont satisfaits de leur travail, et que près de 80 % des enseignants en France choisiraient à nouveau, si c’était à refaire, d’exercer leur métier. Mais... 42% des enseignants en France pensent que les avantages d’exercer cette profession ne compensent pas ses inconvénients (contre seulement 23 % pour la moyenne TALIS). Plus inquiétant encore – et c’est le chiffre le plus marquant de l’enquête TALIS pour la France –, seuls 5 % des enseignants estiment que l’enseignement est une profession valorisée par la société (contre 31% en moyenne dans l’enquête TALIS).
Ce sentiment de déclassement et de défiance risque d’être un frein majeur à toute réforme si on ne le prend pas en compte.

Délires et buzzs
L’année 2014 a aussi été marquée par toute une série d’emballements médiatiques, de rumeurs et autres délires qui n’ont pas contribué à la sérénité de l’École.
Il faut malheureusement évoquer les délires de la “manif pour tous” et autres “anti-genre” qui ont organisé des “journées de retrait de l’École” mais aussi lancé des rumeurs infondées et immondes au printemps pour s’opposer aux ABCD de l’égalité, un dispositif destiné à lutter contre les stéréotypes. Derrière ces excès, se pose quand même une question que l’École doit résoudre : comment éviter que ce type de défiance à l’égard de l’École se manifeste ? La bonne réponse se situera dans la capacité des acteurs de l’école de montrer que la porte est ouverte aux parents lorsque ceux-ci s’interrogent ou s’inquiètent.
Cette défiance à l’égard de l’institution qu’est l’École, on l’a vue aussi à l’œuvre avec certains magazines où la “pensée” décliniste et anti-pédagogique a table ouverte. Dans ce courant on trouve Valeurs actuelles, Marianne ou encore Le Point qui en Mars fait sa Une avec ce titre : “École : l’enquête qui fait mal” Et un sous-titre encore pire : “Peut-on encore confier nos enfants à l’Éducation Nationale ? ”.
Mais l’emballement médiatique s’est fait aussi dans le reste de la presse avec des sujets divers tels que le retour de la polémique sur les méthodes de lecture ou encore une bulle médiatique autour de l’abandon de l’écriture manuscrite dans plusieurs pays (alors qu’il ne s’agissait que de la cursive). On a vu resurgir aussi le débat “Pour ou contre” le redoublement où l’on a présenté comme une nouveauté une disposition déjà inscrite dans la loi de refondation de 2013.
La dernière bulle médiatique de l’année a porté sur les notes. Le débat a été lancé d’abord par Benoit Hamon puis repris par Najat Vallaud-Belkacem et a donné lieu à la fin de l’année à une “conférence nationale”. Même si on peut se dire que ce débat a pu faire, un peu, bouger la réflexion il faut surtout déplorer que le plus souvent, il se soit limité à un débat binaire “Pour/Contre” où les véritables enjeux ont été ignorés.
L’auteur de cette chronique (voilà que je parle de moi à la troisième personne...) tient cette revue de presse et commente l’actualité depuis 2003. Et on ne peut que constater la grande récurrence des polémiques (les notes, le redoublement, la lecture...) et la faiblesse des analyses. Il y a en France 65 millions de spécialistes de l’École... Même s’il est important que le débat sur l’École ne soit pas réservé aux seuls spécialistes, on peut souhaiter (ça tombe bien, c’est la période des voeux...) que le traitement de l’information éducative (lorsqu’elle n’est pas prise en charge par les rares journalistes spécialisés) soit un peu plus rigoureux et évite les simplifications.

Prévisions
Il est toujours dangereux de se livrer au petit jeu des prévisions. Je m’y étais risqué dans le bloc-notes de l’année 2013 . On pourra aller vérifier si celles ci se sont réalisées.
Pour l’année qui vient, on peut déjà s’appuyer sur la vidéo des vœux de la ministre où elle expose les grands chantiers à venir : évolution des programmes, lancement de la réforme du collège, consultation sur le numérique éducatif, enseignement artistique et culturel... Si l’on veut connaitre la “feuille de route” de la ministre, on peut aussi relire avec profit un article paru dans Les Échos du 27 novembre. La ministre a mis l’accent à l’occasion de plusieurs visites, outre le numérique, sur la découverte du monde professionnel et le rapprochement avec l’entreprise et sur la liaison école-collège. On sait aussi qu’elle est très attachée au lien avec les familles puisqu’elle tient symboliquement un “café des parents” une fois par mois au Ministère.
On peut rajouter à cet agenda officiel un possible agenda revendicatif. Comme nous l’avons déjà évoqué, si le gel des salaires n’est pas propre au monde enseignant mais à toute la fonction publique, la revendication salariale peut s’exacerber dans l’Éducation Nationale. La frustration relative peut s’exprimer aussi à travers d’autres thèmes comme celui de la réforme de l’éducation prioritaire déjà évoqué mais aussi celui des moyens à l’occasion des “dotations horaires” dans les établissements secondaires en janvier-février. Nous l’avons déjà souligné, les (re)créations de postes promises ne se voient pas beaucoup dans les établissements. L’essentiel est absorbé par le rétablissement de la formation à mi-temps pour les enseignants stagiaires. Et dans le même temps, la démographie continue à accroitre les effectifs.
La question des contenus à enseigner devrait aussi logiquement occuper l’année 2015. La consultation sur le « socle de connaissances, de compétences et de culture communes » qui s’est tenue en novembre n’est que la première étape avant la finalisation des programmes de l’école primaire et ensuite du collège. Le Lycée ne devrait être concerné qu’en 2016. On peut penser que ces nouveaux programmes donneront lieu à des discussions passionnées comme le monde enseignant français en a le secret... !

Citations
Pour finir cette chronique de l’année 2014, un peu lourde à digérer, en guise de dessert, voici quelques citations qui donnent à réfléchir ou à réagir. Elles ont été glanées dans les revues de presse de ces derniers mois.

Le danger avec les réformes c’est comme pour l’aviation c’est le contact avec le terrain…”Antoine Prost, congrès de l’AFAE, 4 avril 2014

"Certains disent que changer l’administration de l’éducation est comme faire déplacer des cimetières. Vous ne pouvez pas vraiment compter sur les gens qui y sont pour vous aider... " Andréas Schleicher (OCDE) lors d’une conférence TED en juillet 2012

« Il y a, dans le monde enseignant, une sorte de balancier entre d’un côté la classe, où les enseignants font preuve d’imagination et d’un grand dévouement, et de l’autre, un discours collectif extrêmement conservateur, D’un côté, ils se plaignent de programmes trop lourds et de pédagogies inefficaces, et de l’autre, toutes les tentatives d’instaurer un style pédagogique moins raide et moins centré sur les contrôles et les notes sont vécues comme une agression et une perte de dignité. Ils sont généreux sur le plan individuel et sur la défensive collectivement. Ils disent que rien ne va, mais craignent que ce ne soit pire si ça change.  »François Dubet interviewé par Le Monde du 28 aout 2014

"Avec dix-huit heures de service, les enseignants, et je peux le comprendre, bloquent l’ensemble de leurs heures sur deux jours. Et quand les enfants sortent de classe, il n’y a plus un adulte dans nos collèges et lycées" Nicolas Sarkozy en meeting à Bordeaux le 22 novembre dernier.
C’est avec cette phrase (et quelques autres) que l’ancien président (et qui aspire à le redevenir...) vient de remporter le prix Thubal Holoferne , le “prix du n’importe quoi en matière d’éducation”. Il l’a remporté haut la main devant d’autres candidats très sérieux comme Antoine Compagnon, Alain Finkielkraut, Michel Onfray ou Natacha Polony...

Pour ne pas finir sur une note trop négative, je souhaite à tous mes lecteurs une bonne année 2015. Je nous souhaite (à tous les militants pédagogiques) de conserver comme un cap nos valeurs fondatrices et notre vision positive de l’École, Je nous souhaite aussi toute l’énergie et la combativité nécessaires pour continuer la lutte contre les inégalités, l’échec, les injustices et l’intolérance dans l’École (et ailleurs...). Et puisque cette revue de presse est aussi celle des Cahiers Pédagogiques, je forme le voeu que nos publications, porteuses de nos idées et de nos pratiques, soient de plus en plus lues, diffusées, débattues...et partagées !

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot