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L’actualité éducative du N°462 d’avril 2008

Bac pro en trois ou quatre ans : entre motivations budgétaires et administratives...

Par Vincent Troger

La généralisation de la préparation du bac pro en trois ans au lieu de quatre, avec disparition du BEP à mi-parcours, est menée actuellement à marches forcées par le ministère Darcos, et suscite bien des réticences chez les enseignants de LP. Vincent Troger propose, pour éclairer le contexte de cette décision abrupte, un détour par l’histoire. Nous nous proposons de suivre cette question dans de prochains numéros des Cahiers.

La manière dont le ministère tente actuellement de généraliser le bac pro en trois ans est tout à fait représentative du mode de régulation des diplômes professionnels en France. L’intégration des formations professionnelles et techniques initiales au ministère de l’Éducation nationale, qui est une des spécificités françaises, crée en effet une juxtaposition de contraintes administratives, institutionnelles, corporatives ou politiciennes, qui pèsent sur les décisions et en obscurcissent souvent le sens.

Une création controversée

En ce qui concerne le bac pro, l’historien Antoine Prost a déjà très clairement mis ce phénomène en évidence en décryptant le processus de création de ce diplôme. Il a montré qu’à l’époque, en 1985, une demande des grandes entreprises industrielles existait bien en faveur d’un nouveau diplôme. Ces grandes entreprises cherchaient notamment à anticiper les transformations des modes de production liées à l’informatisation des machines et aux nouvelles exigences des flux tendus. Comme vingt ans auparavant lors de la création du BEP, elles demandaient des opérateurs mieux formés du point de vue de la polyvalence et de la capacité à échanger des informations. Mais les représentants des grandes entreprises n’avaient jamais envisagé que cette nouvelle certification soit un baccalauréat. Antoine Prost montre que le choix d’un nouveau baccalauréat s’explique en partie par le lobbying actif du syndicat Fen des proviseurs de Lep. Ces personnels voyaient dans la création d’un bac professionnel le moyen d’obtenir une revalorisation des établissements et donc de leur propre statut. Malgré la méfiance des organisations patronales, l’opposition des grandes centrales ouvrières attachées au maintien du CAP, et les réticences des principaux syndicats enseignants de Lep, ce lobbying des proviseurs s’est appuyé sur l’avis de quelques experts et a rencontré la sympathie des politiques. En effet, ces derniers étaient sensibles à l’impact de l’effet d’annonce d’un baccalauréat pour les ouvriers, qui venait à l’époque renforcer une autre annonce à fort impact, celle de l’objectif des 80 % d’une classe d’âge au bac.

Concurrences et redondances

On retrouve aujourd’hui des ambiguïtés du même ordre autour de l’évolution du bac pro, même si acteurs et enjeux sont évidemment différents. Du côté des entreprises, il n’y a pas cette fois de demande explicite. Il est même certain que sur le marché du travail, le bac pro n’est pas toujours clairement différencié du BEP en termes de niveau de qualification. C’est en fait la durée des stages inclus dans le cursus de formation et le fait que les élèves diplômés sont tous majeurs, contrairement aux titulaires du BEP, qui fait la différence. Du côté de l’institution scolaire, il y a depuis longtemps plusieurs problèmes de positionnement. Le premier concerne l’éventuelle concurrence entre le bac pro et le bac technologique. Même si le second est de niveau supérieur et conduit pratiquement tous les diplômés vers le BTS, ce qui n’est pas l’objectif du bac pro, il peut y avoir double emploi dans certaines spécialités. Le second problème est celui de la durée de préparation du bac pro, quatre ans après la troisième (deux ans de BEP plus deux ans de bac), ce qui ne correspond pas à la logique institutionnelle des autres bacs et conduit à de nombreuses redondances entre le programme du BEP et le programme du bac pro. Du côté des enseignants enfin, il y a eu dès l’origine la question des statuts : deux statuts différents (PLP et Capes/Capet) ont été maintenus pour enseigner à des niveaux équivalents, en recrutant les enseignants sur la base du même diplôme (la licence) et en les rémunérant selon le même indice. Même les obligations de service sont aujourd’hui identiques. Il faut rappeler ici que la création d’un concours spécifique dit « PLP2 » en 1986 est dû à la volonté du gouvernement d’alors de protéger les équilibres politiques au sein de la Fen : recruter les nouveaux enseignants de bac pro sur la base du Capet et du Capes, ce qui aurait été logique, « aurait ouvert la voie à leur syndicalisation par le Snes, menacé l’existence même du syndicat Fen des LP et mis en péril la majorité de la Fen » [1].
Il est probable que dans le contexte budgétaire actuel, le principal motif de la réduction de la préparation du bac pro à trois ans est de nature économique. Force est cependant de constater que le dispositif précédent, singulièrement complexe, devait beaucoup plus son existence aux contraintes corporative et institutionnelle du système bureaucratique de l’Éducation nationale qu’aux besoins du marché du travail ou à l’intérêt des élèves.

Vincent Troger, maître de conférences en sciences de l’éducation, chargé de mission école-entreprises à l’IUFM de Nantes.


[1A. Prost, « La création du baccalauréat professionnel », in Les patrons, l’État et la formation des jeunes, G.Moreau (dir.), La Dispute, 2002. Il faut aussi rappeler que la direction de la Fen était alors proche du Parti Socialiste alors que celle du Snes était proche du parti communiste.