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La réforme du baccalauréat professionnel, généralisée à la rentrée 2009, vise une profonde transformation du cursus de l’enseignement professionnel.
En proposant un parcours en trois ans au lieu de quatre, elle égalise la durée
de scolarité de l’ensemble des lycéens, qu’ils suivent une voie générale, technologique ou professionnelle. Une recherche tente d’évaluer les premiers effets de cette réforme sur le public des LP.

L’actualité éducative du N°488 de mars 2011

Bac pro en trois ans : une meilleure image pour les LP, à quel prix ?

Par Vincent Troger

La réforme du baccalauréat professionnel [3], généralisée à la rentrée 2009, vise une profonde transformation du cursus de l’enseignement professionnel.
En proposant un parcours en trois ans au lieu de quatre, elle égalise la durée
de scolarité de l’ensemble des lycéens, qu’ils suivent une voie générale, technologique ou professionnelle. Une recherche [4] tente d’évaluer les premiers effets de cette réforme sur le public des LP.

Nous avons d’abord mené une enquête par questionnaires auprès d’un panel représentatif de plus de 450 élèves de 2de professionnelle de Loire-Atlantique à la rentrée 2009.

Vers une orientation choisie

Cette enquête a fait apparaitre plusieurs résultats significatifs. Le premier est que 71 % de ces nouveaux entrants en bac pro avaient demandé en premier choix l’orientation en lycée professionnel. En outre, 16 % avaient demandé l’apprentissage avant le lycée professionnel. Ce sont donc au total 87 % de ces élèves qui avaient demandé en premier choix une orientation vers un bac professionnel, en LP ou en apprentissage. Le second résultat important est que 81 % des élèves de notre panel se disaient satisfaits ou très satisfaits de leur orientation un mois après la rentrée. Il faut de plus souligner que parmi les insatisfaits, certains étaient mécontents de ne pas avoir obtenu une place en apprentissage ou dans la spécialité professionnelle qu’ils avaient demandée, mais n’avaient pas souhaité entrer en 2de générale. Dernier résultat significatif, 59 % de ces élèves déclaraient choisir le bac pro avec l’intention explicite de poursuivre des études après le bac, pour la plupart en BTS, par voie scolaire ou en alternance. Il faut enfin ajouter que notre panel se caractérise par un léger rajeunissement en comparaison du public des années précédentes, tendance confirmée par le rectorat. Les services de l’académie ont également enregistré à la rentrée 2009 des taux de remplissage des LP significativement plus élevés qu’à l’habitude.
Autrement dit, une première lecture de ces résultats semblait indiquer un infléchissement significatif des conditions d’orientation vers la voie professionnelle. Alors que toutes les enquêtes précédentes montraient que les élèves vivaient majoritairement leur orientation en LP comme une orientation par défaut, éprouvant même un « sentiment de chute », pour reprendre l’expression du sociologue Aziz Jellab, nous rencontrions ici un public qui paraissait avoir majoritairement choisi son orientation, l’assumer explicitement et s’en montrer satisfait.

Une égalité symbolique

La seconde partie de notre travail a été constituée d’une série d’entretiens menée en fin d’année scolaire avec vingt-deux de ces élèves, onze de leurs professeurs, sept chefs d’établissement et trois cadres du rectorat de Nantes. Ces entretiens nous ont permis de confirmer la tendance enregistrée, mais aussi d’en faire apparaitre les limites et les risques.
Il apparait d’abord que la réforme du bac pro en trois ans, qui a bénéficié d’une large campagne d’information dans les collèges, a effectivement réduit la réticence des familles, notamment populaires, à l’égard de l’orientation vers la voie professionnelle. Une des élèves interrogées a clairement exprimé la principale raison de cette évolution : « Alors le bac pro, on est tous égaux, on a tous le même parcours, on va tous avoir le bac à la même année et on pourra faire les mêmes études après. » Le cursus du bac pro ramené à trois ans semble avoir initié une dynamique positive en affichant une égalité symbolique avec les filières générales et technologiques et en créant l’espoir d’une poursuite d’études plus accessible qu’auparavant.

En finir avec l’école !

Mais au cours de ces entretiens, tous les élèves que nous avons interrogés, quels que soient leur âge et leurs antécédents scolaires, ont aussi fortement manifesté leur lassitude à l’égard des études. Lassitude de l’enseignement général (« J’en avais marre des cours généraux, ça se passait mal quoi. En fait je me levais le matin pour me dire : mais en fait qu’est-ce que je fous en cours ? »), mais aussi lassitude des contraintes de la forme scolaire (« C’est pas que ça me dérange, mais rester assis toute une journée je ne peux pas. […] Ouais, écouter quelqu’un parler pendant huit heures je ne peux pas, je pouvais pas »). Comment alors expliquer que des élèves satisfaits de leur orientation en LP et envisageant pour plus de la moitié d’entre eux une poursuite d’études après le bac puissent en même temps proclamer leur dégout de l’école ? La réponse à cet apparent paradoxe est sans doute résumée par cet élève lorsqu’il nous dit : « J’aurais préféré faire un CAP, mais bon voilà, donc j’ai fait un bac pro, parce que ma mère elle voulait que je fasse un bac pro pas un CAP. » Toutes les familles aujourd’hui, y compris les familles les plus populaires, ont l’ambition que leurs enfants poursuivent les études les plus longues possible parce que le diplôme apparait désormais comme la seule issue pour échapper à l’exclusion sociale. Mais de nombreux jeunes continuent d’éprouver une grande difficulté à donner sens aux études générales et aux contraintes scolaires, particulièrement dans les milieux populaires. Dès lors, le bac pro en trois ans constitue sans doute une sorte de compromis entre l’inappétence scolaire des enfants et l’ambition scolaire des parents : les contenus professionnels enseignés paraissent moins rébarbatifs aux jeunes, tandis que l’égalité symbolique avec les autres filières de lycée et l’espoir de poursuite d’études qui y est associé rassurent leurs parents. La réforme est ainsi susceptible de détourner de la filière générale des élèves de niveau moyen, dont les parents auraient refusé l’orientation en LP dans la configuration précédente, et qui voient désormais dans le bac pro en trois ans un moyen d’atteindre le BTS à moindre effort.

Et les élèves les plus faibles ?

Mais si le succès apparent de cette réforme devait se confirmer, les conséquences en seraient complexes. En amont, l’arrivée au sein des LP, dans une proportion inégale selon les spécialités et les régions, d’un nouveau public plus jeune et de meilleur niveau scolaire va entrainer une hétérogénéité des niveaux à laquelle les LP n’étaient pas habitués, et donc une concurrence sévère pour les élèves les plus faibles. C’est ce qu’exprime l’un des enseignants interrogés : « Selon les classes que j’ai là, je vais en avoir 20 % qui vont partir en BTS et à mon avis je risque d’en avoir 40 % qui risquent d’être sur le carreau. » Un responsable du rectorat interrogé exprime d’une autre manière la même inquiétude : « Il faut des CAP à côté. Et y’a pas de place pour les mettre en CAP. Et honnêtement dans tous les lycées professionnels, ils voudraient qu’il y ait un CAP avec le bac pro. Un CAP et ce qui fait qu’en parallèle on aurait un bac pro trois ans et un bac pro quatre ans. » Par ailleurs, en aval, si la réforme entraine une croissance aussi importante des demandes d’entrée en BTS que semble l’indiquer notre enquête, les difficultés ne seront pas moins vives, autant en termes de capacité d’accueil que d’adaptation des cursus à ces nouveaux publics.
Cette réforme annonce donc probablement une mutation majeure des lycées professionnels inscrite dans une transformation globale que préparent les réformes actuellement en cours de l’ensemble des filières générales et technologiques. Les lycées professionnels vont sans doute y trouver le bénéfice d’une revalorisation de leur image, mais les élèves les plus faibles risquent d’en payer le prix.

Vincent Troger
IUFM de l’université de Nantes