Accueil > L’actualité vue par le CRAP > L’actualité éducative > Bac option économies ou pédagogie ?


L’actualité éducative du n° 542 - Bienveillants et exigeants

Bac option économies ou pédagogie ?

Philippe Watrelot

La réforme du baccalauréat faisait partie des promesses de campagne d’Emmanuel Macron. Jean-Michel Blanquer a chargé l’ancien directeur de l’Institut d’études politiques de Lille, Pierre Mathiot, d’une mission sur ce sujet, avec un rapport en janvier  2018. Le ministre tranchera ensuite. En attendant le rapport, on peut essayer de cerner les enjeux d’une telle réforme. Car il y a de bonnes et de mauvaises raisons de réformer le bac.

Faire des économies ?

Le baccalauréat couterait entre cinquante-huit et 100 millions d’euros, selon les différentes estimations (voire 1,5 milliard si l’on compte les journées perdues). La tentation est grande de vouloir faire des économies sur cette énorme usine à gaz. Ce n’est d’ailleurs pas infamant en soi. En tant que contribuable, on peut souhaiter que le produit de ses impôts soit utilisé efficacement. D’autant que plusieurs études ont montré que la prédicabilité de la réussite à un examen qui admet 80 % des candidats (et 95 % au bout de deux ans) était forte, avec quatre épreuves seulement. Toutefois, on peut se demander si les modifications prévues, avec l’organisation d’épreuves de contrôle en cours de formation, seraient moins couteuses.

Si on parle d’économie, la réforme du bac doit s’envisager dans un contexte plus global de rééquilibrage des dépenses vers l’enseignement primaire entamé avec le quinquennat précédent. Aujourd’hui, une année d’élève du primaire coute 6 300 euros, alors qu’un élève du second cycle coute 9 720 euros. C’est ce déséquilibre que le Gouvernement veut inverser. Dans cette logique, la réforme du bac n’est alors qu’une porte d’entrée pour changer le lycée. Et y faire (éventuellement) des économies en supprimant des options et autres enseignements facultatifs.

Changer le lycée ?

Très vite on a compris que la commission Mathiot allait s’intéresser aussi à ce qui se passe en amont, c’est-à-dire la structuration du lycée.

Prenons une métaphore pour comprendre le choix des matières terminales. Au restaurant, on peut choisir entre plusieurs menus. Et à l’intérieur de chacun de ces menus, on a encore le choix entre plusieurs entrées et plusieurs plats principaux. Ou alors on peut choisir entièrement à la carte. Les deux alternatives ont été envisagées, mais il semblerait qu’on s’achemine vers un choix de « majeures » et de « mineures » qui ne serait pas complètement libre (la carte), mais contraint par les choix d’orientation postbac (menus). Ainsi on ne pourrait prendre SES (sciences économiques et sociales) que couplées avec mathématiques ou histoire-géo.

La structuration en séries (L, ES, S) serait donc en partie remise en question. On s’acheminerait alors vers un lycée modulaire où, après la classe de 2de, les élèves choisiraient entre différents menus. Il reste alors à savoir comment se ferait ce choix et quelle serait l’aide à l’orientation et l’élaboration du projet personnel. Il y aurait en tout cas un défi à relever pour que ces choix ne soient pas discriminants socialement.
Cela suffirait-il pour remettre en question la hiérarchie des séries avec un bac S qui permettait de « tout faire » ? On sait que les stratégies des familles sont fortes pour reconstituer contre vents et réformes les filières d’excellence.

On notera aussi que la mission se garde bien de s’attaquer au découpage en filières (générale, technologique, professionnelle). On ne réforme le bac que de 40 % des lycéens.

Le lycée : antichambre du supérieur ?

La réforme du bac s’inscrit aussi dans celle de l’accès à l’enseignement supérieur votée le 19 décembre 2017 à l’assemblée. « ParcourSup » remplace APB (admission postbac), mais ne crée pas plus de places.

La question qui se pose alors est celle de la place du lycée dans le cursus scolaire. La formule est presque devenue un slogan dans les couloirs du ministère : « Bac - 3 / bac + 3 ». Il faut préparer les lycéens à la poursuite d’études dans l’enseignement supérieur. Mais cela signifie-t-il que le lycée ne doit être qu’une propédeutique, c’est-à-dire une antichambre du supérieur ?

On peut penser au contraire qu’il a une fonction spécifique de formation du citoyen et de culture commune complémentaire de ce qui se fait au socle commun au collège et au primaire. Il s’agit de former le bachelier, mais aussi le citoyen.

Il peut et doit y avoir une autonomie des disciplines scolaires par rapport aux disciplines universitaires. Les sciences économiques et sociales n’ont pas d’équivalent direct dans le supérieur, puisqu’elles sont le produit de la combinaison de plusieurs disciplines et qu’elles ont une approche spécifique qui les situe d’abord dans une logique de culture générale. Si demain le bac devient un moyen renforcé de valider les attendus et autres prérequis pour accéder aux filières du supérieur, quel serait l’avenir des disciplines et des programmes qui ne rentreraient pas dans cette logique ?

Changer la pédagogie ?

Notre système éducatif est ainsi fait que l’examen en aval détermine la pédagogie en amont. Les enseignants ont à cœur de préparer leurs élèves à l’épreuve terminale. Changer les épreuves, c’est donc aussi faire évoluer la pédagogie.

On a une information sur une nouvelle épreuve surnommée « le grand oral ». Inspirée du colloquio italien, elle consisterait en un passage à l’oral devant un jury pour présenter un projet (interdisciplinaire ?) accompagné de questions pour vérifier la maitrise des connaissances.

Cette nouvelle épreuve signerait la fin des TPE (travaux personnels encadrés), on peut le regretter. Mais on peut aussi se réjouir que les compétences associées à la démarche de projet et à l’expression orale soient prises en compte dans l’évaluation et donc aussi préparées en amont.

Quel avenir pour la réforme ?

Les consultations-auditions ont été relativement discrètes et ne sont pas pour l’instant redescendues vraiment dans les salles des professeurs et les cours des lycées. Mais on peut penser que le projet va se heurter à des résistances.

On se souvient que les précédentes tentatives de réforme avaient échoué par crainte de la réaction des lycéens qui refusaient le contrôle continu au nom de l’égalité et du refus d’un « bac à deux vitesses ». Ils étaient rejoints ou précédés par certains syndicats. L’argument souvent utilisé pour discréditer le contrôle continu est que celui-ci serait soumis à des pressions. C’est oublier qu’il est largement pratiqué par l’enseignement professionnel, technologique ou agricole, sans difficultés majeures. Et c’est faire peu de cas, aussi, de la conscience professionnelle des enseignants.
Une autre source de conflit est à chercher dans la hiérarchie et le prestige des disciplines. On peut craindre que s’établisse une distinction entre celles qui seraient l’objet d’une épreuve terminale jugée plus prestigieuse et les autres qui n’auraient que les miettes du contrôle continu ou en cours de formation. Tout le monde voudra être dans le premier cas.

Ces sources de tensions peuvent être exacerbées par une surenchère syndicale permettant de se compter et de retrouver de la mobilisation dans un contexte bien morose et marqué par l’hypercommunication ministérielle.

L’enjeu pour la réussite de cette réforme va être de faire la preuve qu’elle est destinée à améliorer le système et la pédagogie et pas pour faire des économies sur le dos des enseignants du secondaire. En quelque sorte, que les bonnes raisons de réformer l’emportent sur les mauvaises.

Philippe Watrelot
Professeur de SES, formateur d’enseignants

Sur la librairie

 

Bienveillants et exigeants
La notion de bienveillance a fait ces dernières années une entrée en force à l’école. Son articulation avec la mission principale de l’école (transmettre) n’est pas simple, surtout lorsqu’on inscrit cette «  transmission  » dans l’exigence que tous les élèves parviennent à un niveau qui leur donne de l’autonomie.

Voir le sommaire et les articles en ligne