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Billet du mois (Mai 2009)

Avons-nous réagi assez fort ?

Par Catherine Hollard


J’ai lu dans une analyse d’un discours de Nicolas Sarkozy [1] :
« Le bon sens, c’est ce qu’on pense quand on n’a pas réfléchi. Au bon sens, une démocratie saine d’esprit préfère l’intelligence et la capacité d’analyse. Mais nous ne vivons plus dans une démocratie saine d’esprit. »
Cet appel au bon sens a été utilisé aussi par Xavier Darcos lorsqu’il a lancé sa querelle sur les méthodes de lecture. Ce qui était alors en jeu n’était pas le choix de la meilleure méthode de lecture, c’était le commencement démagogique et habile d’une entreprise de disqualification de la pensée complexe et de l’intelligence.
Faire appel au bon sens permet à chacun de faire référence à son expérience sans l’interroger ni la nourrir de la rigueur des chercheurs. Chaque citoyen devient un expert dont l’opinion a autant de valeur que celle de ces élites montrées du doigt comme profiteuses du système, fonctionnaires de surcroît : c’est votre argent qui les paie à produire de l’exclusion scolaire ou à produire... pas grand-chose. Et voilà, la réforme des programmes du primaire, modèle de simplicité illusoire, balayant l’histoire comme science et point d’appui pour penser le présent, imposant le b-a ba avant toute chose. Tout le monde sait bien qu’on ne peut pas comprendre si d’abord on ne sait pas déchiffrer, qu’il faut partir du simple, faire la leçon de morale comme réponse à l’indiscipline et aux conduites à risque, prôner l’exercice réussi comme moyen de retrouver l’estime de soi...
Ce mépris populiste à propos de l’Éducation nationale a commencé à l’école primaire, en 2007. Et je me demande pourquoi nous n’avons pas réussi à nous mobiliser à ce moment-là. Des voix se sont élevées (Antoine Prost, Roland Goigoux, Sylvie Cèbe, Eveline Charmeux, Philippe Meirieu...) trop peu reprises par le terrain, ou par les syndicats. Nous nous mobilisons contre la suppression des postes des réseaux d’aide et sur les moyens : et là c’est indéniable, il y a mise à nu ; mais la catastrophe, ce sont les nouveaux programmes et la suppression de deux heures de classe par semaine. Il va y avoir création de difficulté scolaire et construction d’un modèle de réussite peu fraternel. Comment se fait-il que nous n’ayons pas hurlé plus fort à ce moment-là ? Les enseignants du primaire ne sont peut-être pas assez vigilants sur le sens de ce qu’on leur demande, trop occupés à se coltiner avec la difficulté de leur métier pour prendre le temps de l’analyse ?
De la maternelle à l’université, c’est bien la même logique qui se met en place. Avec la suppression de la formation des maîtres on restaure l’idée qu’il suffit de savoir lire pour enseigner la lecture, on veut du concret, surtout pas de la pensée. Devant la difficulté croissante du métier, le repli sur le déjà connu risque d’augmenter, les conseils de beaucoup d’enseignants tuteurs pourraient se figer du côté de la plainte, de la sanction et de l’exclusion.
Avec ces réformes, nous cessons d’aller dans le sens du « pour tous ».


[1Le grand barnum, billet du 26 janvier, http://www.le-grand-barnum.fr