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Après le suicide de Christine Renon

Avec la tristesse, une interrogation collective

Cécile Blanchard

3 octobre 2019

Un suicide dans son milieu professionnel, c’est forcément un choc. Qu’est-ce que cela dit de nous ? Et, surtout, qu’est-ce que ce que nous en disons dit de notre état collectif, de l’état de l’institution ? Voici des réactions et réflexions d’adhérents du CRAP-Cahiers pédagogiques, en ce jour de grève en hommage à Christine Renon.


Le CRAP (Cercle de recherche et d’action pédagogiques), mouvement pédagogique éditeur du présent site et des Cahiers pédagogiques, dispose, comme beaucoup d’associations, d’une liste de discussion interne, sur laquelle les adhérents expriment, demandent, interrogent, râlent, rient, discutent, se disputent. On y partage des moments enthousiasmants, des façons d’avancer dans les problèmes, de traiter au mieux des situations. Un engagement, une force. Mais ces jours-ci, c’est une autre parole qui apparaît.

Depuis quelques jours, passé, sans doute, le moment de sidération ou d’abattement, et « l’effroi de ce qui pourrait nous arriver à nous aussi », cette liste a vu déferler de nombreux témoignages de compassion (au sens courant et au sens étymologique). Bien sûr, ces témoignages ont pu s’exprimer sur cette liste parce que livrés dans la sécurité de l’entresoi. Mais cette parole doit aussi devenir publique parce qu’il s’agit de l’actualité de notre métier, de nos institutions. Ce texte se propose donc de témoigner de ces témoignages.

Pour reprendre l’expression d’une adhérente : « ce qui me scotche, c’est la violence et la répétition des faits » relatés.

Ces messages émanent d’une grande variété de métiers dans l’Éducation nationale : enseignants du premier ou du second degrés -documentalistes compris-, psychologues scolaires, chefs d’établissement...

Souffrances

Il y a ceux qui disent la souffrance de collègues, évoquent des suicides passés, parfois récents mais pas forcément médiatisés.

Il y a ceux qui éprouvent l’ampleur du phénomène : « Je m’aperçois que j’ai connaissance d’une multitude d’histoires plus ubuesques les unes que les autres tant dans le primaire que dans le secondaire ». Une adhérente raconte avoir été « formatrice et intervenante dans des établissements en crise d’équipe parfois grave », avoir « formé de nombreuses équipes » et avoir toujours fait écrire les anecdotes ou récits de ceux qu’elle formait : « Je peux vous dire que nous en avons entendu des vertes et des pas mures. Mais à ce degré que vous évoquez, en lien avec un système hiérarchique, je ne suis pas sure. »

Il y a ceux, surtout, qui disent leur propre souffrance, le burn out, l’arrêt maladie si près de la rentrée et la totale absence d’envie d’y retourner, l’épuisement, le découragement : « Je suis déjà au bout de mes ressources. En septembre. » Il y en a même qui disent le harcèlement, moral ou sexuel. Et ceux qui ne disent pas : « Je n’ai pas la force d’évoquer ce sujet. Je remercie ceux qui le font mais n’ai pas ce recul nécessaire pour évoquer un sujet aussi délicat. »

Cela dessine le portrait d’une profession qui va (très) mal mais le dit finalement assez peu. « Nous sommes en bien piètre état », constate l’une d’entre nous.

La hiérarchie (quel que soit son niveau), l’institution, est mise en cause : « J’ai entendu que j’étais une hypersensible, que j’étais trop arcboutée sur des valeurs, que j’étais trop impliquée, trop perfectionniste... » C’est une chef d’établissement qui l’écrit. Une autre s’interroge : « Pourquoi l’Institution s’acharne-t-elle à essayer de briser des personnes motivées, à ne pas reconnaître leur travail ? »

Et, bien sûr, il y a les analyses et les propositions pour ne pas en rester là.

Un processus commun d’isolement des personnes est pointé : « accabler l’individu et ne pas regarder en quoi l’organisation du travail, la mécanisation sous prétexte de numérisation, les économies à court terme, le management délétère, peuvent rendre le travail mortifère ». Ou encore : « Toute cette pression, cette perte de sens, ces injonctions paradoxales, rongent, abîment et à terme détruisent les liens au sein du collectif de travail et isole les personnes. »

Ne pas s’isoler

Car « un réflexe de protection se met en œuvre dans un premier temps, qui laisse penser qu’en ne se mêlant pas des problèmes des autres, il sera peut-être possible d’en réchapper sans trop de dégât. Au lieu de se poser, de réfléchir et d’agir ensemble dans l’intérêt commun, nous nous replions sur nos propres besoins immédiats, parfois au détriment du collègue ou du voisin. Mais c’est à moyen et long terme une erreur majeure, nous le savons au fond de nous. »

Mais « lutter, refuser la résignation, maintenir la cohésion professionnelle d’un collectif demande un effort important, chronophage, énergivore. Bien souvent, la tentation est de faire reposer cette mission sur quelques personnes, qui s’épuisent et qui ne trouvent pas toujours du soutien quand à leur tour elles en ont besoin, car comme elles agissent, elles s’exposent, fâchent, agacent, se trompent, échouent... »

La discussion s’élargit aussi, pour constater que le problème dépasse, bien sûr, la sphère de l’Éducation nationale : « Face au quotidien du travail, l’individu se retrouve seul avec ses mécanismes de défense alors qu’il existait avant davantage de mécanismes de défense collectifs », écrit l’une d’entre nous, en référence au travail de Christophe Dejours, titulaire de la chaire de psychanalyse-santé-travail au CNAM (Centre national des arts et métiers).

Alors, il faut « réenchanter le collectif », comme remède aux maux. Mais pas n’importe comment, et notamment en refusant « la servitude volontaire » et en ne confondant pas institution, administration et hiérarchie. Car « les types d’institutions encouragent des types de comportements (et vice versa). (…) Instituer des règles de fonctionnement collectif (des institutions) sans hiérarchie des personnes mais avec une hiérarchie du sens et des compétences qui vont avec (c’est à dire une holarchie), permettrait de réduire le nombre de ces situations. »

Laissons le dernier mot à Yves Clot, professeur de psychologie du travail au CNAM, cité dans les échanges : « Beaucoup d’enseignants ont perdu la santé sans être malades. La santé, ce n’est pas l’absence de maladie. C’est pouvoir porter quelque chose ; porter la responsabilité de ses actes, porter des choses à l’existence. Pouvoir créer entre les choses des liens qui ne leur viendraient pas sans moi. » [1]

Cécile Blanchard


À lire pour poursuivre la réflexion :

« Ils »... (réflexions sur une bureaucratie nommée "Éducation Nationale"), sur le blog de Philippe Watrelot
« Nos organisations doivent être nourries par l’énergie que les humains y mettent. », entretien avec Michèle Amiel et Gwenaël Le Guével
Respirez, inspirez ! Éditorial de notre n° 555


[1Propos tenu lors d’une conférence de l’INRP et de l’ENS en 2011 sur Le travail enseignant au XXIe siècle. Pour voir la conférence en vidéo : http://ife.ens-lyon.fr/manifestations/2010-2011/metier-enseignant


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