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Billet du mois (N°420, janvier 2004)

Autonomie et dépendance

Par Jacques Carbonnel


Longtemps on a considéré l’autonomie comme un objectif à atteindre, qu’il s’agisse d’un enfant, d’un vieillard ou d’un handicapé. Combien de projets scolaires, quel que soit le niveau d’enseignement, visaient les comportements autonomes en toutes situations d’apprentissage. Dans certaines maisons de retraite la conservation ou la récupération d’une autonomie fonctionnelle faisaient partie des visées thérapeutiques pour améliorer la vie quotidienne. Des instituts spécialisés ont encore dans leurs programmes la conquête ou la reconquête d’une autonomie perdue dans un accident ou une maladie.

Personne ne remet en cause ces objectifs et l’autonomie se transforme en une valeur sociale qui fait consensus, quelles que soient la philosophie de la vie ou l’orientation politique des décideurs et des intervenants. On dit que l’indépendance, la liberté de choisir, de se gouverner soi-même en sont les conséquences.

Pourtant, après avoir vu vivre des handicapés, des malades, des blessés de toutes sortes, gens dépendants des autres pour les déplacements, l’habillement, la lecture, la toilette, la nourriture... je me demande si les gens normaux, au lieu de toujours apprendre à être libres, autonomes, indépendants ne devraient pas aussi apprendre à se servir des autres.

L’indépendance pousse à vivre seul, puisqu’on peut se passer des autres. Ainsi on prend l’habitude de vivre à côté et non avec, de se passer d’aide, de se suffire comme disent les paysans. Après la juxtaposition on en arrive à l’ignorance, à la compétitivité, à la lutte. Pour vivre en coopérative il faut s’aider, partager, savoir se servir des autres. Ne faudrait-il pas, dans nos classes, tout en continuant à rechercher l’autonomie qui fonde la personne, savoir aussi utiliser plus souvent l’aide des autres, l’appel à l’autre qui justifie et légitime la vie en groupe. Vers une pédagogie coopérative à partir des images d’aides, de savoirs, de stratégies, de sourires.

Mon père a la maladie d’Azeimer, ma petite-fille est aveugle, ils ont besoin des autres pour vivre tous les jours, plusieurs fois par jour. Ils doivent m’utiliser et je dois accepter leur dépendance. Se débrouiller tout seul ou en faisant appel à d’autres dépend des circonstances et ces conduites ont la même valeur morale et sociale.

Dans la relation d’aide je dois pouvoir aller jusqu’au bout, jusqu’à la substitution, tout en niant la relation dominant/dominé. La meilleure façon de rétablir l’égalité c’est de combler le manque en redonnant le pouvoir d’agir grâce à l’intermédiaire, sans aucune culpabilisation. Malgré les apparences, celui qui est aidé reste l’acteur si celui qui aide accepte de devenir momentanément l’instrument manquant.

Il est vrai que personne n’a encore défilé pour réclamer la dépendance.

Jacques Carbonnel, enseignant retraité.