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N° 542 - Bienveillants et exigeants

Auprès de mon arbre

Diana Léocadie, Sydalise Dufestin

Développer l’envie et la persévérance scolaire grâce à la médiation de l’environnement naturel : c’est le projet qui a poussé et fleuri dans ce collège classé en réseau d’éducation prioritaire renforcé de La Réunion. Faire le lien avec la nature prend tout son sens quand on envisage l’élève comme un être en devenir. 

C’est la métaphore du fleurissement que nous posons comme démarche dans ce projet : l’élève est un être en devenir, comparable à une plante, avec des besoins à satisfaire pour bien grandir. D’emblée, la relation que nous instaurons avec lui est placée sous le signe de la bienveillance, c’en est même un préalable. Et l’environnement, à l’image de l’élève, proche de lui, comparable à lui, lié à lui, est condition de son bienêtre, parce qu’il a un impact sur lui. Ce choix a été fait dès le début de l’année : sous un regard bienveillant, prendre le temps de l’accueil qui « cueille et recueille la présence de l’autre [1] ». Nous avons donc travaillé à partir de la fleur des besoins, en écho à la pyramide des besoins d’Abraham Maslow, de diverses activités du cartable des compétences psychosociales de l’instance régionale d’éducation et de promotion de la santé, et de supports de la psychologie positive tels que les cartes « Force » du Dr Ilona Boniwell.

Ce projet, conduit tout au long de l’année, propose un parcours sécurisé et personnalisé à l’élève pour une entrée dynamique dans les apprentissages. « Comment faire en sorte que chaque élève, par le biais d’une médiation, puisse se sentir en sécurité suffisante pour s’engager dans une activité d’apprentissage [2] ? » Il s’agit d’utiliser l’environnement immédiat comme médiateur : créer un jardin dans le collège, travailler sur la grande forêt des mots pour entrer dans l’étude du lexique ou sur l’arbre du langage pour présenter les classes grammaticales, parler de son jardin intérieur pour étudier l’autobiographie. À titre d’exemple, la réalisation d’un mur végétal ou encore la création d’une miniforêt d’endémiques au sein du collège permettent de travailler en interdisciplinarité, en abordant sous un autre angle les points du programme, de développer le travail de coopération et de valoriser les compétences individuelles.

Mouvement de balancier

Comme le funambule, dont le balancier est le garant de sécurité et d’équilibre, nous avons l’exigence pour soutenir la bienveillance. Ce balancier revêt plusieurs formes dans l’acte d’apprentissage.

Dès le début, l’exigence pour nous a été de relier cette démarche de médiation par l’environnement aux programmes. Au cycle 4, en français, par exemple, l’accueil entrait dans la thématique « se chercher, se construire ». La question complémentaire « l’homme est-il maitre de la nature ? » était une évidence. Par ailleurs, il nous a semblé essentiel de personnaliser les apprentissages en dynamisant le « lire, écrire, parler ». Comment, par exemple, susciter le plaisir d’écrire ? Cette médiation est un levier puissant pour déclencher le passage à l’écrit : poèmes, textes divers, écriture collaborative, écriture d’un slam collectif à l’occasion de la Journée de la Terre ou d’une nouvelle, en travaillant la personnification, les changements de points de vue ou en faisant parler un arbre.

Dans cette démarche, on fait appel à différentes stratégies pédagogiques. Le parallèle entre l’environnement et la diversité culturelle en est une : demander aux élèves de traduire le poème de Jacques Charpentreau, « L’Arbre », dans leur langue d’origine, leur permettra de développer un rapport positif à la langue française et d’aborder autrement les enseignements.

Repenser l’évaluation est aussi une piste pour trouver l’équilibre entre exigence et bienveillance. « Evaluer » au sens étymologique c’est faire apparaître la valeur, ce n’est pas dévaluer. Cette approche permet d’ouvrir le champ de l’évaluation : formative, formatrice, positive.… Ainsi, celle-ci peut être vécue sur un autre mode, intégrée au fil des séances, facteur de réussite et non pas de sanction.
Ne plus entendre « madame, c’est noté ? » est souvent la preuve que la motivation intrinsèque est à l’œuvre : l’élève travaille, fait l’effort pour autre chose que la note ; quelque chose qui a à voir avec ce barycentre du funambule, ce moment d’affaissement où le sens de l’effort fait naitre le plaisir et l’envie de bien faire, d’abord pour soi-même. C’est la spirale positive, le cercle vertueux qui s’enclenche. Lorsque les élèves deviennent exigeants avec eux-mêmes, ils deviennent persévérants. C’est parce que nous aurons mis en place des stratégies pour créer cet espace qu’il peut se passer quelque chose.

Le pouvoir de l’écriture

Le cahier d’expression ou d’aventures a été un outil efficace pour mesurer le rapport positif de l’élève à l’écriture : passage naturel et plaisant à l’écrit, effort consenti et renouvelé. En termes d’évaluation, la qualité, la quantité et la régularité des écrits sont des témoins clés de l’équilibre entre la bienveillance et l’exigence. Ils reflètent l’effort, l’envie, les progrès avérés, le plaisir retiré de l’acte d’écrire. Ils témoignent d’une relation apaisée entre enseignant et élèves, notamment les élèves en difficulté pour qui le passage à l’écrit est difficile.

La relation fondée sur la médiation est sécurisante : les élèves les plus récalcitrants acceptent un jour ou l’autre de poser des mots sur une fleur plantée, un ressenti face à un arbre endémique menacé. Notre étayage fera le reste. Le va-et-vient entre l’élève et l’enseignant pour épaissir le texte relève d’une exigence bienveillante, faite de patience et de persévérance. « Comment pourrais-tu préciser cela ? Et si tu inversais ta phrase ? Essaie. Oui, je comprends ce que tu veux dire, mais tu pourrais peut-être développer un peu plus ce passage. Celui-ci, par contre, est trop long. Garde cette partie, elle est très bien. » La posture du « lecteur bienveillant [3] » de l’enseignant n’en reste pas moins exigeante. Ainsi se construit le parcours personnalisé de chaque élève à travers un écrit qui prend forme et s’épaissit. Pour passer de la posture première de l’élève à la « posture réflexive », le travail sur la thématique du jardin et du fleurissement a été un moyen de multiplier les moments d’écriture pour aller plus loin, vers cette épaisseur du texte qui traduit « la structuration de la pensée ».

L’exigence, c’est aussi l’effort de cette élève, en situation de décrochage scolaire, qui d’elle-même se met à écrire un poème pour son collège : écrire, recommencer par trois fois son texte car il ne lui convient pas. Exigeante avec elle-même, elle l’a été, à l’instar du regard de l’enseignant posé sur son travail, regard positif et encourageant. Elle ne pouvait pas se résoudre à rendre un travail qui ne la satisfaisait pas. C’est avec fierté qu’elle a tendu sa production finale. L’exigence découle ainsi de l’image positive que l’élève a de lui-même.

Notre expérience se fonde sur l’environnement comme médiateur. Il existe bien sûr d’autres leviers. Cette démarche est un atout, parce qu’elle renvoie l’élève vers un sentiment très positif et apaise sa relation à l’autre. Combiner exigence et bienveillance demande de la persévérance. Ce duo permet de sortir d’un rapport frontal qui souvent épuise. Un difficile mais gratifiant exercice qui nous fait adopter différentes postures proches de celles de l’équilibriste. « Il faut à l’enfant du pain et des roses » nous rappelle Célestin Freinet dans Les Dits de Mathieu. Nous pouvons, une fois ce cadre sécurisant posé, aller plus loin, en reliant les points du programme à cet axe rassurant de l’environnement. Se reconnecter à la nature est aussi une entrée dans la bienveillance : prendre soin, s’occuper de, etc., une façon de nous reconnecter avec le meilleur de nous-mêmes.

Diana Léocadie et Sydalise Dufestin
Professeures de français au collège de Cambuston, La Réunion


Pour aller plus loin
Voir aussi https://fr.padlet.com/diana_cath_fontaine/jxtyvhv4ewgw


[1Préface de Jacques Pain au Manifeste pour un accueil d’hospitalité à l’école, consultable sur http://cache.media.education.gouv.fr/file/juin2016/49/4/manifeste_pour_un_accueil-dhospitalite_a_lecole_611494.pdf.

[2Françoise Rey et André Sirota (coord.), Des clés pour réussir au collège et au lycée, éditions Érès, 2007.

[3Dominique Bucheton, Refonder l’enseignement de l’écriture, Retz, 2014

Sur la librairie

 

Bienveillants et exigeants
La notion de bienveillance a fait ces dernières années une entrée en force à l’école. Son articulation avec la mission principale de l’école (transmettre) n’est pas simple, surtout lorsqu’on inscrit cette «  transmission  » dans l’exigence que tous les élèves parviennent à un niveau qui leur donne de l’autonomie.

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