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Le livre du mois du n° 537 - Classes inversées

Au cœur des malaises enseignants

Anne Barrère. Éditions Armand Colin, Individu et société, 2017


Voici un ouvrage qui cherche à réduire «  l’écart toujours présent entre chercheurs et praticiens à propos du travail enseignant  ». Pour autant, il ne s’agit pas de dicter aux praticiens leur conduite, l’auteure revendique sa dimension «  antimanuel des bonnes pratiques  ». Elle prend au sérieux la voix des enseignants sur ce qui les concerne et leur donne la parole. Le dernier chapitre restitue une relecture des cinq premiers par dix enseignants d’ancienneté diverse dans le métier : une initiative intéressante, une façon aussi de concrétiser l’interaction entre chercheurs et praticiens en l’intégrant à la construction même de l’ouvrage.

Le pluriel du titre a son importance. Parce que le malaise enseignant est une formule «  de peu de secours analytique  » et opératoire, Anne Barrère préfère «  remonter des expériences de travail individuelles à la compréhension de ce qui les produit et conditionne  », en faisant le pari que ce travail peut «  constituer une ressource, et possède une vertu libératrice  ». Selon elle, les apports des sciences humaines ont toute leur place pour mieux comprendre et expliquer les difficultés rencontrées par les enseignants dans leur pratique. Elle puise à des approches sociologiques complémentaires : la sociologie de l’école, certes (chapitres 2 et 3), mais aussi la sociologie du travail (chapitre 1), la sociologie interactionniste (chapitre 4) et la sociologie des organisations (chapitre 5).

Trois questions centrales traversent l’ouvrage : les enseignants reproduisent-ils les inégalités sociales ? Sont-ils efficaces ? Les enseignants français résistent-ils au changement ?

Toutes les ressources analytiques mobilisées sont intéressantes. Quelques-unes d’entre elles orientent autrement le regard sur les difficultés du métier. C’est le cas du passage qui répond à la question « qu’est-ce que le travail enseignant ?  ». S’il est rattaché (nous dit l’auteure citant François Dubet et Jean Gadrey) aux métiers de service définis par un «  travail sur autrui  » visant «  une transformation en profondeur et dans la durée de cet autrui  », cette transformation suppose une forte coopération de sa part. Or, à l’école, ce service est obligatoire pour l’usager. De plus, il «  se fait pour l’essentiel face à des groupes, sur une période très longue, et sans l’appui de réponses expertes, appuyées sur des procédures testées comme dans le monde industriel  ». Les conséquences en sont abordées dans plusieurs passages du livre qui soulignent la permanence des zones d’incertitude et la solitude du métier. Autre éclairage intéressant, la distinction faite au chapitre 3 entre sentiment d’efficacité et sentiment d’utilité, combinés avec l’éventuel «  piège  » de la relation : serait-elle le «  passager clandestin de l’efficacité  » en donnant la primauté à l’affectif sur le cognitif ? Comment alors articuler exigence et bienveillance, approches didactique et pédagogique ?

La formation devrait s’emparer de ces particularités du métier et de ses sources de malaises en partant «  des débats concrets, de la manière dont les expériences diverses forgent des convictions, des représentations, des logiques d’action ; faire des dilemmes et problèmes pratiques un socle d’interrogations, auxquelles répondraient, ou non, les recherches  ».

Cet ouvrage rappelle que «  les postures enseignantes sont irréductibles à la simplification  » et invite à manier avec prudence certaines catégories : conservateurs vs réformistes, individualistes vs coopérateurs, anciens vs modernes, républicains vs pédagogues, etc.

C’est une performance de mettre ainsi à disposition des acteurs, dans un langage accessible et avec concision, la diversité des lectures du métier d’enseignant offertes par les travaux sociologiques aujourd’hui. Souhaitons que de nombreux praticiens s’en emparent, car faire face à «  ce malaise aux multiples visages  » passe par une prise de recul et un détour réflexif pour mieux le comprendre.

Nicole Priou


Questions à Anne Barrère

 

L’un des paris de l’ouvrage est de réduire l’écart entre le travail enseignant et les recherches sur l’école, quels premiers enseignements retirez-vous des relectures des cinq premiers chapitres (chapitre 6) faites par dix enseignants ?

Bien des enseignants ont découvert du tout au tout ces recherches, ce qui renvoie encore et toujours à l’insuffisance de la formation. Elles leur ont plu surtout, il faut le dire, lorsqu’elles permettaient de confirmer des pratiques, des intuitions, qu’ils ont retrouvées décrites de manière objective. Il y avait une certaine contradiction dans le projet. Le livre est écrit contre les «  manuels de bonnes pratiques  » et pourtant, l’enquête auprès des enseignants pose la question de l’utilité et donc du transfert possible, malgré tout, des résultats de recherche. Mais je ne regrette pas de l’avoir fait !

Certains résultats de recherche, dites-vous en introduction, peuvent spontanément intéresser les enseignants, d’autres les déranger : lesquels sont dérangeants, selon vous ?

J’aurais pu faire une typologie des enseignants à partir des chapitres qui les ont ou non intéressés. Pour certains, les réflexions interactionnistes sur le stigmate scolaire – qui désigne toute marque (au sens où l’emploie le sociologue américain Erving Goffmann : handicap, couleur de peau, signe distinctif) qui conduit à disqualifier un individu lors des interactions avec lui – n’avaient pas le moindre intérêt opérationnel, ce qui n’est pas mon avis. Ce sont les recherches sur la question du rôle des pratiques enseignantes dans la reproduction des inégalités qui sont incontestablement les plus dérangeantes, en particulier la sociologie critique des pédagogies de projet, qu’ils sentent pourtant comme les seules solutions possibles dans leur classe. Dans le temps d’un entretien, il était impossible d’aller loin sur les remises en question éventuelles, mais je suis persuadée que des débats entre enseignants sur ces sujets (qui existent d’ailleurs, mais de manière, la plupart du temps, complètement informelle) sont possibles et formateurs.

À l’heure où se multiplient les appels à la bienveillance, votre approche de la relation comme d’un «  passager clandestin de l’efficacité  » serait-elle une alerte ? Contre quoi ?

Dans le livre, deux types de résultats permettent d’analyser cette relation, soit comme vecteur d’efficacité pédagogique, soit comme relativement autonome de cette question, comme mise en scène de soi dans la classe. Pas plus que sur d’autres sujets il n’y a de conclusions simples à cet égard, mais ce qui est sûr, c’est que cette relation est une sorte de cœur ambivalent du métier, porteur de sens et même de passion professionnelle, et en même temps un miroir potentiellement déformant de ce qu’on fait. C’est le cas lorsque les enseignants assimilent la bonne ambiance d’une classe à la réussite d’une séquence ou d’un exercice, ou lorsqu’ils surdramatisent certains incidents relationnels parce qu’ils sont blessants.

Contre «  l’extension du domaine du contrôle  » et l’inflation évaluative, vous pensez l’évaluation du travail des enseignants comme une occasion à leur donner de «  voir ce qu’ils font  », de «  se rendre compte  », et pas seulement de «  rendre des comptes  ». Une formule bien intéressante qui remet sans doute en cause l’inspection telle qu’elle est pratiquée ? Qui encourage aux observations mutuelles et aux co-interventions ?

Bien sûr, et d’une manière générale à repenser l’extraordinaire inflation de la culture évaluative par rapport au travail enseignant quotidien. D’ailleurs, cette culture de l’évaluation est aujourd’hui bien davantage le fait des directions d’établissements ou de l’encadrement que des enseignants eux-mêmes. Plus ou moins adroitement commentés, les mauvais chiffres sont vécus comme un désaveu du travail effectué, les bons chiffres sont parfois tout aussi incompréhensibles. L’évaluation la plus pertinente pour les enseignants, c’est la trajectoire de leurs élèves, qui leur reste la plupart du temps inconnue, d’où l’intérêt qu’ils ont souvent à revoir leurs anciens élèves.

Propos recueillis par Nicole Priou

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Classes inversées
La classe inversée, on en parle beaucoup, des partisans enthousiastes et des opposants décidés s’opposent. Est-ce une mode passagère, un gadget pédagogique, ou l’amorce d’un changement de fond ? Au-delà des définitions (trop) simples, ce dossier s’attache à mieux cerner ce qu’est la classe inversée.