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N°485 - Dossier "La vie scolaire : l’affaire de tous ?"

Au Maroc : entre travail social et médiation scolaire

Par Yahia Chlyeh

Dans le contexte éducatif marocain, marqué à la fois par l’exercice d’une forte autorité traditionnelle et par une importante rénovation en cours, l’auteur présente une expérience de prévention du décrochage scolaire qui, tout en bousculant des habitudes, rencontre un accueil encourageant auprès des enseignants, et d’abord des élèves.

Les élèves passent une durée importante de leur vie à l’école. Ils y vont pour s’instruire, mais aussi pour former leur personnalité. Tout participe à ce processus : le comportement en classe, le rapport aux enseignants, les dynamiques relationnelles en dehors des cours. Ce sont des expériences qui contribuent grandement à l’épanouissement de l’élève. Cependant, que se passe-t-il lorsque le climat de l’école devient désagréable et lorsque les élèves sont uniquement pris pour des sujets d’instruction ? L’école commence à les démotiver, et cela aboutit au décrochage (l’abandon scolaire) pour les élèves déjà fragilisés. Évidemment, les situations familiales ont aussi leur part à jouer. Parfois ce sont les problèmes vécus à la maison qui déstabilisent l’enfant, et cela se répercute sur son comportement à l’école et sur sa scolarité tout entière.

Au centre du projet : les relations entre élève et institution scolaire

C’est à partir de ces constats que s’est construit mon projet de médiation scolaire. Mené au collège public urbain Mae El Aynaine de Tanger qui accueille plus de 500 élèves, ce travail a été effectué dans le cadre d’un stage du second cycle de l’Institut national de l’action sociale de la même ville. En l’absence de services sociaux dans les écoles marocaines, j’ai essayé d’introduire une approche combinant travail social et médiation scolaire. Il s’agissait de partir de la réalité locale pour construire la méthodologie des interventions à effectuer auprès des élèves. Ce qui était clair, c’est que l’école connaissait des taux d’échec et de décrochage alarmants. Donc au lieu de se focaliser sur les conflits entre les élèves (la pratique la plus courante en médiation scolaire), il a été nécessaire de déplacer l’intérêt premier du projet vers le conflit qui se poserait entre l’élève et l’école en tant qu’institution. Quatre axes d’intervention ont ainsi été définis au cours et à l’issue du projet, qui a été entrepris vers la seconde moitié de l’année 2009/2010 pour trois mois.
La réinsertion scolaire portait sur les élèves se trouvant administrativement au seuil du décrochage et sur ceux ayant déjà été déscolarisés au cours de l’année. Il était nécessaire d’effectuer des classements par priorité et intervenir par l’étude du dossier puis par le contact de la famille ou la visite du domicile. L’enfant, après connaissance du problème ou des circonstances l’affectant, devait se voir proposer une réintégration à l’école ou en formation professionnelle selon son projet de vie et ses capacités.

Comment repérer les élèves à accompagner ?

La prévention du décrochage a été le volet le plus laborieux du projet. Il s’agissait de solliciter les élèves au bureau pour une consultation afin de traiter leur situation. Cependant, il fallait mener une étude du dossier de l’élève avant d’effectuer la consultation. Collecter les informations au cas par cas, cela paraissait utopique, vu le manque de disponibilité des cadres de l’école et la durée limitée du projet. Aussi, par quels élèves fallait-il commencer l’intervention ? Il était possible que l’administration de l’école s’occupe des sollicitations, mais ne commettrait-on pas une injustice à l’égard de ceux qui présenteraient les cas les plus graves sans qu’ils aient été identifiés ? D’ailleurs, comment avoir une idée de départ sur la situation de l’élève ayant été sollicité, et cela d’une manière systématisée ?
Cette intervention s’est répartie en fait en deux phases : celle de l’identification et de l’intervention. La méthodologie consistait en l’élaboration d’indicateurs objectifs pour repérer les élèves. Par souci d’efficience, chaque liste de classe était transformée en formulaire où l’enseignant devait cocher les cases correspondant à chaque élève. Les enseignants ont été choisis pour effectuer cette tâche pour leur proximité avec les élèves. Pour diversifier les opinions et atteindre un degré d’objectivité, les informations sur chaque élève étaient complétées par trois enseignants différents et les résultats étaient combinés lors du dépouillement. Les indicateurs portaient sur l’absentéisme, la violence verbale et physique (en distinguant celles dirigées vers les élèves de celles vers l’enseignant), le manque d’attention, le repli sur soi, etc. Le redoublement a également été pris en compte.
Dès que les trois formulaires pour une même classe ont été complétés, il était possible de classer les élèves selon la gravité de leur cas au sein de la classe. Ceux vérifiant le plus d’indicateurs étaient les plus prioritaires pour l’intervention (un système de points a été développé pour la procédure). Ainsi au terme de l’identification, il était possible d’effectuer un classement prioritaire des élèves au niveau de tout l’effectif des classes d’un même niveau d’études au collège. Les interventions pouvaient dès lors avoir lieu en commençant par les élèves qui présentaient le plus de risques de décrochage.

Des consultations ouvertes

Les élèves se voyaient aussi proposer un service d’accompagnement psychosocial pour lequel les consultations étaient volontaires. Il s’agissait d’effectuer de l’aide psychosociale individualisée dans un espace fixe au sein de l’école répondant aux conditions de confidentialité, qui servait aussi d’espace de travail du projet. Ce volet complète l’intervention précédente dans la mesure où plusieurs consultations ont porté sur des situations problèmes que les indicateurs de prévention ne pouvaient pas relever. Les élèves étaient nombreux à venir discuter de problèmes qui nuisaient grandement à la qualité de leur vie au sein de l’école. Certains d’entre eux, pour des raisons liées à l’école ou à la famille, se préparaient mentalement au décrochage.

Former à la gestion des conflits

La dernière intervention portait sur la formation à la gestion des conflits par les élèves. Ce volet tire son essence d’expériences de médiation scolaire menées en Europe et ailleurs et qui se limitent à cet aspect. Cette dimension de la médiation a été définie en dernière priorité dans le projet en tenant compte des circonstances du contexte et de l’objectif. Cette intervention a seulement été pensée sans être abordée, car elle nécessitait des efforts de préparation, de présence et coordination continus.

Un accueil favorable des élèves

La communication avec les élèves a été relativement facilitée au départ : l’administration les avait avertis du projet au préalable à travers les enseignants. Lors des consultations volontaires et avant de commencer à parler de leur situation, certains demandaient par exemple s’ils étaient libres par rapport au type de problème à évoquer. Certains demandaient aussi si des détails sur leur situation allaient parvenir à l’administration. C’est que la relation des cadres de l’administration avec les élèves était empreinte d’hostilité. Dans cet établissement où la discipline se maintenait par la violence, et où le respect ne s’imposait qu’avec l’intimidation et la soumission, j’avais choisi d’adopter une attitude de proximité et d’ouverture avec les élèves. Il a été question de remplacer le sens d’autorité hiérarchique traditionnel (adopté par la quasi-majorité des cadres et enseignants de l’école) par ce que l’on pourrait qualifier de sens d’autorité « naturel ». Par exemple, je participais de temps à autre à leurs groupements en cour de récréation. Ils étaient aussi libres de m’adresser la parole dans le langage qu’ils souhaitaient, et je parlais le leur. Les résultats d’une telle approche ont été salutaires pour les élèves ainsi que pour le bon déroulement du projet. Par exemple, pendant les interventions ou dans différentes situations d’interaction, les élèves s’imposaient eux-mêmes le respect sachant bien qu’il ne m’était attribué aucun pouvoir de discipline ou de sanction.
Au départ, si les élèves consultaient volontairement avec une part de curiosité, ils étaient par la suite de plus en plus nombreux à le faire par détermination. Une impression positive se dégageait après chaque intervention avec les élèves et leurs camarades en prenaient connaissance. Certains d’entre eux pouvaient consulter plus d’une fois dans le cadre du suivi, mais il est arrivé que le problème posé nécessite une période de traitement prolongée qu’il n’était pas possible d’effectuer. Même dans ces situations, d’après le feedback des élèves concernés, l’intervention était après tout satisfaisante pour l’écoute neutre et sans jugement que je déployais lors des consultations. Pour d’autres, la réussite du traitement pouvait se remarquer rien qu’à la récréation, tel qu’à travers le changement des rapports avec leurs camarades.

De l’intérêt d’une écoute des élèves

Les interventions du projet ont permis de s’atteler directement autant qu’indirectement au phénomène de l’abandon scolaire. Ces interventions contribuaient aussi à l’amélioration du climat scolaire à deux niveaux : par les résultats accomplis, mais aussi par le rétablissement chez les élèves d’une certaine confiance vis-à-vis de l’école et le changement positif de leur perception de celle-ci lorsqu’ils recevaient un traitement personnalisé lors des consultations.
On ressort de cette expérience avec un constat essentiel : les élèves ont besoin d’être écoutés. Ils ont beaucoup de préoccupations et de questionnements à un âge critique de la formation de leur personnalité. Parfois ce que révèlent les élèves en consultation ne pourrait guère être discuté entre camarades et encore moins être évoqué au sein de leurs familles. Ce qui se passe à l’enceinte de l’école – hormis l’assimilation des cours –, que ça soit en classe, à la récréation ou au chemin de la maison, a de grandes répercussions sur leur épanouissement. Améliorer la qualité de la vie scolaire est donc une nécessité pour le bienêtre des élèves ainsi que pour un meilleur rendement éducatif. L’écoute est un aspect fondamental à cet égard. Si on portait plus d’attention aux élèves de toutes les manières possibles, les plus fragilisés d’entre eux n’iraient pas jusqu’à quitter l’école désespérément.

Comment associer les enseignants ?

Durant le projet, des activités complémentaires ont été menées exclusivement avec les enseignants. Il s’agissait de séances de table ronde et d’atelier. D’abord, il était question de discuter les divers aspects de la vie scolaire au sein de l’établissement. Plusieurs problèmes ont été posés et un échange très vif avait eu lieu parmi les enseignants. Au terme de la table ronde, on est ressorti avec des propositions qui seraient mises en œuvre par les organes correspondants de l’école. Les enseignants ont aussi apprécié le travail mené auprès des élèves, c’est pourquoi un intérêt particulier a été porté à l’atelier qui allait permettre d’assurer la relève du projet par un groupe bénévole.
Les enseignants qui composaient ce groupe s’étaient engagés à accomplir les actions d’intervention telles que définies et menées par le projet. Cela pouvait s’effectuer dans le cadre de la cellule de veille de l’établissement, organe mis en place par l’État aux écoles primaires et aux collèges. L’atelier consistait en la transmission d’éléments en travail social, des techniques d’écoute, ainsi que de la méthodologie et des outils élaborés à l’issue du projet. Les modalités du travail en groupe dans un tel cadre ont aussi été discutées, ainsi que la position de l’enseignant par rapport aux informations recueillies auprès des élèves lors des consultations.
La médiation scolaire entreprise dans ce projet n’a donc pas empêché l’implication des enseignants. Avec leur initiative et l’engagement enthousiaste dont ils avaient fait preuve, la continuité du projet a pu être assurée. Leur conscience de la nécessité de la prise en charge des affaires des élèves en dehors de la classe était un signe rassurant. Ils avaient choisi d’être les vecteurs de l’amélioration de la vie scolaire par les différentes actions d’accompagnement et de médiation à mener dans un cadre formel. Ceci constitue un exploit immédiat pour le projet, mais au long terme la présence d’un travailleur social ou médiateur scolaire est plus que nécessaire au sein de l’établissement.
Le Maroc connait actuellement une réforme ambitieuse du système éducatif. Elle porte sur des aspects fondamentaux tels que la pédagogie, les curriculums, la gestion des établissements, les infrastructures. L’instauration d’organes dédiés à la médiation devrait nécessairement suivre pour soutenir l’action de l’éducation. D’autant plus que cela permettrait d’atténuer les phénomènes de l’échec et de l’abandon scolaires et leurs conséquences, par une prévention efficace au sein même du contexte problématique que peut incarner l’école.

Yahia Chlyeh
Travailleur social


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