Accueil > L’actualité vue par le CRAP > Apprentissage de la lecture : halte à la charlatanerie


Apprentissage de la lecture : halte à la charlatanerie

Rémi Brissiaud et André Ouzoulias dénoncent les positions du Ministre de l’éducation nationale sur l’apprentissage de la lecture.

12 octobre 2006

Rémi Brissiaud
MC de Psychologie Cognitive à l’IUFM de Versailles
Equipe : "Compréhension Raisonnement et Acquisition de Connaissances"
Laboratoire Paragraphe http://paragraphe.univ-paris8.fr/crac/

André Ouzoulias
Professeur à l’IUFM de Versailles

La « vraie » méthode recommandée par les chercheurs états-uniens

En cette rentrée 2006, Gilles de Robien est omniprésent dans les journaux, sur les radios et à la télévision. Il y répète à l’envi qu’après plus de 30 années d’errance de la pédagogie de l’apprentissage de la lecture en France, l’état impose enfin la « bonne méthode », la « syllabique », et interdit les « mauvaises méthodes », la « globale », la « semi-globale » et les méthodes assimilées.
Rappelons que la méthode syllabique consiste à faire d’abord « sonner » séparément les lettres, puis à associer ces sons pour produire des syllabes qui n’ont généralement pas de sens (ap, pa, ip, pi, up, pu... [1] ) et, après ces « gammes », à procéder de même avec des mots comportant les lettres déjà étudiées ; l’enfant accède alors aux syllabes (pa, pi) puis aux mots eux-mêmes (papi). Il est important de noter, comme le fait du reste le ministre, que l’enseignant s’interdit toute lecture « globale » de mots qui n’ont pas été décodés à l’aide du B-A, BA. Le ministre affirme que cette méthode est aujourd’hui recommandée par les scientifiques du monde entier parce que sa supériorité a été prouvée. Est-ce le cas ?
Il est facile de répondre à cette question. En effet, en 1997, s’inscrivant dans une demande exprimée par le congrès des USA, le directeur de l’Institut National de la Santé de l’enfant et du développement humain (National Institute of Child Health and Human Development : NICHHD) a donné mission à un groupe d’experts d’étudier l’incidence des méthodes d’enseignement sur l’apprentissage de la lecture. Les experts ont examiné plus de 100 000 articles scientifiques publiés depuis 1966 ! Trois de ces experts ont ensuite rédigé un fascicule destiné aux parents, fascicule dont le titre est : « A child becomes a reader » et le sous-titre : « Exposé des idées validées par la recherche » [2] Des conseils y sont prodigués pour que les parents puissent aider l’apprenti lecteur depuis l’équivalent de la Grande Section de maternelle jusqu’au grade 3 (CE2). Dans les pages 31 à 40 de ce fascicule, les auteurs décrivent ce que les parents devraient pouvoir observer dans les classes « efficientes » de grade 1 (CP), celles dont les enseignants se conforment aux résultats des recherches scientifiques. Utilisent-ils la « méthode syllabique » française ? Pour y répondre, on peut se reporter en bas de la page 33, où se trouvent décrites les activités qui permettent aux maîtres de CP de travailler la correspondance lettres-sons.

Extrait de : « A Child Becomes a Reader » ouvrage publié sous l’égide du National Institute for Literacy, du NICHHD, du U.S. Department of Education et du U.S. Department of Health and Human Services

De toute évidence, ce n’est pas la méthode syllabique « à la française » qui est décrite dans ce document. Il y est dit en effet (colonne de gauche) qu’il convient d’enseigner globalement la lecture des mots irréguliers fréquents comme « said, is, was, are ». Or il faut savoir qu’en anglo-américain, les mots de cette sorte sont très nombreux du fait de l’irrégularité du système grapho-phonologique : 1100 conversions graphèmes-phonèmes en anglais contre 130 environ en français (à comparer avec les 32 de l’italien). La méthode décrite correspond donc plus à ce qu’en France, certains appellent une méthode « semi-globale ».
Par ailleurs (colonne de droite), quand les enfants combinent les sons correspondant aux lettres, ils accèdent directement à des mots, dont on nous dit qu’il s’agit d’abord de mots monosyllabiques. Il est important de souligner que ce sont bien des mots que les enfants apprennent ainsi à lire en début d’année. Ce ne sont pas, comme dans la méthode syllabique « à la française » des non-mots sans signification (ip, pi, up, pu, ap, pa...). La pratique pédagogique décrite dans A Child Becomes a Reader est facilitée du fait qu’en anglais les mots monosyllabiques sont extrêmement fréquents, beaucoup plus qu’en français. Cela a une conséquence très importante : en anglais, il est possible de travailler dès le début du CP à combiner la sonorité des lettres pour former des mots monosyllabiques qui ont une signification alors qu’en français c’est beaucoup moins souvent le cas. L’aspect « technique » de la lecture et son aspect « signification » sont beaucoup plus liés dans la méthode recommandée par les chercheurs états-uniens que dans la méthode syllabique « à la française ».
Passons sur les autres différences : l’utilisation de la morphologie des mots (lire background presque globalement parce qu’on sait lire back et ground) est recommandée ainsi que l’écriture par l’enfant de ses propres histoires comme dans la méthode naturelle d’écriture-lecture de Freinet... Ainsi, la méthode correspondant aux « idées validées par la recherche » est bien éloignée de la méthode syllabique « à la française » ! En fait, le ministre serait bien en peine de trouver un seul chercheur au sens universitaire du terme, qui recommande sa méthode syllabique.

Ce qu’il faut bien appeler une charlatanerie [3]

Une question se pose : comment expliquer cet étrange scénario « La syllabique : le retour » ? Cette méthode est en effet celle qui était utilisée dans l’école française il y a encore 40 ans, c’est-à-dire du temps où un tiers environ des élèves de CP redoublaient cette classe. Un ouvrage récent de Laure Dumont [4] nous éclaire sur ce point. Selon elle, ce retour de la syllabique est porté par ce qu’elle appelle la « nébuleuse des Tout-fout-le-camp », nébuleuse qui rassemble aussi bien de vieux militants d’extrême gauche (Le Bris, Brighelli...) que des champions « illuminés » de l’ultralibéralisme (SOS Education) ou encore les catholiques intégristes de « Lire-Ecrire.org ».
Lorsqu’il fait croire aux français que c’est la recherche scientifique qui l’a conduit à imposer aux maîtres de CP la méthode syllabique, Gilles de Robien commet donc une charlatanerie : il présente comme un remède miracle la méthode préconisée par quelques activistes dont il partage les idées pédagogiques, une méthode très différente de celles que recommandent les chercheurs. Il y a tromperie ! Et comme beaucoup de charlatans, son discours allie simplisme et grandiloquence. Ainsi, le 2 octobre dernier, il intervenait en conclusion d’un séminaire consacré à la lecture pour proclamer que : « le déchiffrage, c’est la clé de la liberté de lire et de penser » [5]. Aucun des chercheurs en psychologie cognitive expérimentale, aucun des neuropsychologues invités à la tribune n’avait évidemment rapporté une conception aussi grossière et réductrice du progrès en lecture. Le ministre invite des chercheurs, il les laisse dire que l’apprentissage de la lecture est une affaire complexe mais, avec une incroyable assurance, il conclut le séminaire en vantant sa méthode miracle.

Des mobiles politiciens et des conséquences graves

Gilles de Robien veut apparaître comme le ministre qui a rendu obligatoire la méthode syllabique à l’école. Cette campagne fait les délices de nombreux médias. Hélas, elle est efficace : qui peut s’opposer à un ministre qui défend la « bonne méthode », celle qui est recommandée par la science ? Quel contradicteur peut être entendu s’il est rangé dans les défenseurs de la méthode globale aussitôt qu’il ose signifier que « les choses ne sont pas si simples » ? Et pour bien montrer sa détermination, le ministre n’hésite pas à faire preuve d’autoritarisme : menaces de sanctions, enquêtes disciplinaires, évictions... Tous les procédés sont bons pour se forger l’image du « ministre de l’éducation nationale qui, enfin, ose réformer l’école ».
Mais l’opinion doit savoir que la méthode qu’il présente comme un remède miracle, par le passé, a prouvé sa nocivité. Elle doit savoir de plus qu’un climat détestable s’est installé dans de nombreuses écoles, où certains parents d’élèves, se sentant encouragés par le ministre, jettent le soupçon sur les maîtres de CP et cherchent à exercer un contrôle pédagogique tatillon. Cela ne peut que nuire à la réussite des élèves dans l’apprentissage de la lecture. Celui-ci, en effet, exige la coopération de l’école et des familles, dans le cadre d’un dialogue authentique mais confiant.
Quel média alertera l’opinion sur le fait que l’école et ses usagers, dans les années qui viennent, vont malheureusement payer bien cher la belle image qu’essaye de se construire aujourd’hui ce triste politicien ?


Ce texte est également publié sur le site de Éducation & Devenir et sur le Café pédagogique.

Lire également sur le site des Cahiers :
- Notre dossier : Méthodes de lecture : la recherche du sens perdu
- L’erreur orthographique, l’apprentissage implicite et la question des méthodes de lecture - écriture par Rémi Brissiaud


[1Ces exemples sont pris dans la leçon n°6 de la méthode syllabique Lire avec Léo et Léa éditée par Belin (2004).

[2Ce document est téléchargeable au format PDF.

[3D’après Le Robert, un charlatan est « un guérisseur qui prétend posséder des remèdes merveilleux ».

[4Dumont, Laure (2006), Globale ou B.A.-BA ? Que cache la guerre des méthodes d’apprentissage de la lecture ? Paris : Robert Laffont