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Recension parue dans le N°472 d’avril 2009

Apprendre à philosopher par la discussion. Pourquoi, comment ?

Sous la direction de Michel Tozzi, Éditions De Boeck, 2007

1er avril 2009

La mise en œuvre de la philosophie avec des enfants ou des adolescents, qui a émergé en France il y a une douzaine d’années, a donné lieu à divers ouvrages à dominante souvent pratique, destinés aux enseignants désireux de s’y essayer - forcément en autodidactes - et aux formateurs. Au moment où ces activités commencent à trouver leur place dans l’institution et à se stabiliser, les visées de ce livre sont différentes. Il s’agit ici pour les auteurs de prendre un peu de recul et de s’appuyer sur les nombreuses expériences réalisées pour revenir de façon plus structurée sur ce qui est commun à toutes : la discussion. À quelles conditions permet-elle d’apprendre à philosopher ? Quelle est sa légitimité ? Quelle est sa place par rapport à la tradition de l’enseignement de la philosophie : rupture ou continuité ? Bref, il s’agit d’esquisser une réflexion sur l’épistémologie de la discipline « philosophie » telle que la font évoluer ces nouvelles pratiques fondées sur la discussion.
Qu’on se rassure : ce livre n’est ni abstrait, ni réservé aux spécialistes ! Nicolas Go décrypte le script d’une séance effectuée en CM1 pour mettre au jour la relation entre le rôle du maître et la façon dont les élèves s’engagent dans la pensée ; Marianne Remacle et Anne François présentent l’atelier philo qu’elles proposent dans un service hospitalier de pédo-psychiatrie et évaluent ses résultats ; les pratiques ne sont jamais loin dans les contributions qui ne partent pas d’une étude de cas.
Première ligne de force de cet ouvrage : qu’apprennent les élèves qui bénéficient de ces pratiques ? Nicolas Go, par exemple, en traite dans la contribution citée supra, comme Marie-France Daniel qui étudie les divers types de pensée mobilisés par les élèves (pensée logique, créative, responsable, métacognitive) et analyse l’évolution de leur façon de penser au fur et à mesure que progresse leur expérience de la discussion philosophique.
Une seconde ligne de force se dégage autour des fondements philosophiques de la discussion. On a souvent reproché à ces pratiques d’en rester au niveau du « café du commerce », de la doxa, en un mot de ne pas être philosophiques. François Galichet s’intéresse alors au lien entre croyance et philosophie et s’appuie sur la théorie de la croyance développée par Kant pour montrer que les discussions à visée philosophique (DVP) ont leur place dans l’enseignement de cette discipline et sont une pratique philosophique légitime. Jacques Lévine, construisant la notion de « monde philosophique des enfants », démontre également que ce qui se joue dans ces discussions est véritablement philosophique. Cette question est présente en filigrane dans d’autres contributions dont elle n’est pas le sujet principal - comme ce témoignage venu de Suisse qui présente la mise en place d’une option évaluée à l’oral du bac, pour laquelle les enseignants ont dû inventer des dispositifs fondés sur la discussion sans rien sacrifier des exigences intellectuelles de la discipline.
Cependant, et c’est la troisième ligne de force de l’ouvrage, si ces pratiques doivent se développer en restant rigoureuses, sans dériver vers le bavardage, il faut une formation des maîtres tout aussi exigeante : Pierre Lebuis, de l’université du Québec, propose des modalités de formation initiale ou continue visant à allier une dimension philosophique (puisqu’il s’agit de former des maîtres qui au départ ne sont pas spécialistes de cette discipline) et dimension pédagogique. La formation ne peut que s’appuyer sur la recherche, pour laquelle Emmanuelle Auriac trace des pistes : psychologie sociale, psycholinguistique, psychanalyse font partie des disciplines à convoquer, en recherche, au même titre que la didactique et bien sûr la philosophie elle-même.
Si l’ouvrage est largement ouvert sur les pays francophones, il arrive en France à un moment charnière où ces « nouvelles pratiques philosophiques » se sont largement développées, surtout en primaire, mais où les futurs programmes de 2008 risquent de refermer l’espace ouvert par les programmes antérieurs de 2002. Ce livre, dans ce contexte, apparaît à la fois comme un bilan, un appel à fonder plus solidement les pratiques de DVP, et une ouverture. Une arme intellectuelle, peut-être, si les craintes d’une fermeture du champ des possibles s’avèrent fondées.

Élisabeth Bussienne