Accueil > L’actualité vue par le CRAP > Apprendre à penser, une compétence ?


Apprendre à penser, une compétence ?

Extraits d’échanges entre adhérents du CRAP sur l’approche par compétences : comment éviter de les réduire à un épouvantail, ou d’en faire une martingale de tous les problèmes de l’école ?

5 septembre 2011

Les compétences, vaste débat ! C’est l’actualité des établissements, avec les prescriptions institutionnelles autour du socle commun de connaissances et de compétences, et la mise en œuvre du livret personnel de compétences. C’est aussi un thème des débats plus politiques, lorsqu’on soupçonne la notion de véhiculer une approche utilitariste des savoirs, d’être un fourreau de l’idéologie managériale, ou au contraire lorsqu’on y voit une opportunité pour améliorer l’école.
Pas le genre du CRAP de se situer dans un trop réducteur « pour ou contre ». Ci-dessous quelques extraits d’échanges de courriels sur la liste de diffusion des adhérents de l’association, à l’occasion d’un entretien croisé entre Marcel Gauchet et Philippe Meirieu dans Le Monde du 2 septembre 2011.
Certains propos de ce dernier ont suscité des réactions, et légitimement, puisque les extraits retenus par le journal ne reprenaient qu’un aspect du raisonnement. L’auteur nous précise : « J’avais bien montré que le travail pédagogique par les compétences pouvait avoir une fonction heuristique importante. Ce que j’ai critiqué explicitement (mais que Le Monde n’a pas repris), c’est la conception béhavioriste des compétences qui réduit le savoir au couple “compétence/évaluation” indéfiniment multiplié, écrasant toute “situation d’apprentissage” et, donc, tout l’héritage des “pédagogies actives” et de “la pédagogie” tout court ! »

Plaçons ces échanges sous les auspices d’Edgar Morin, dont les propos ont été rappelés au cours de la discussion : « Le paradigme que j’appelle de simplification (réduction/disjonction) est insuffisant et mutilant. Il faut un paradigme de complexité, qui à la fois disjoigne et associe, qui conçoive les niveaux d’émergence de la réalité sans les réduire aux unités élémentaires et aux lois générales. »

Le débat est ouvert, vous pouvez y contribuer en nous proposant votre commentaire en bas de page.


Juste un mot pour m’étonner grandement d’une opposition entre « acquisition des compétences » et « accès à la pensée ». Ah ? Parce que la compétence à « organiser et présenter un court exposé oral devant un public », disons, en 4e et 3e (et bien avant et après ce niveau), c’est bêtement technocratique ? Ce n’est pas en même temps apprendre à penser ? Et « planifier les semis, plantations et récoltes dans un jardin », en SEGPA, c’est du productivisme bête, ce n’est pas de la pensée non plus ? Bon, alors je pose la question de fond : c’est quoi, la pensée ?
Et dire que la notion de « tâche complexe » est au cœur de la réflexion sur les compétences...
Florence Castincaud


Que peut bien signifier alors « l’élève a 60 % des compétences requises » ? Les pourcentages sur les compétences, cela revient à les moyenner alors que les tâches complexes qui permettent de les mettre en œuvre seront forcément diverses. Malheureusement le risque est fort à cause de la facilité des systèmes informatiques d’évaluation des compétences.
Autre opposition, considérer le livret personnel de compétences comme un outil ou comme une fin en soi, opposer compétences et savoirs, donner pour finalité au socle l’autonomie des élèves ou leur employabilité...
Dans ce débat, il n’est nullement fait question justement de l’enjeu de société d’un socle commun de connaissances, dont l’ambition est de réduire l’échec scolaire et de « remonter le plancher ». Il s’agit pourtant d’autre chose que de l’usage d’une « pédagogie bancaire » illustrée par le livret personnel de compétences dont les failles semblent nombreuses. Mais on se heurte ici à un point très compliqué : que l’institution énonce clairement les attendus scolaires. Il est beaucoup plus consensuel de s’accorder sur des notes moyennes qui ne « disent » rien.
On peut également considérer le système d’évaluation actuel comme très utilitariste, puis que les élèves comptent leurs points pour « gérer » leur passage en classe supérieure ou leur orientation. L’utilitarisme dans les apprentissages n’a rien d’intrinsèquement lié avec les compétences, plutôt avec le système scolaire actuel.
Anthony Lozac’h


Je suis de ceux qui pensent qu’il faut prendre les compétences avec des pincettes et ne pas en faire l’alpha et l’oméga de l’école et de la formation (rappelons-nous les objectifs, avec les mises en garde de Daniel Hameline pourtant). J’ai pu montrer qu’il y avait beaucoup de nuances à apporter, notamment entre la compétence qui est bien un savoir agir en situation et les compétences qui finissent par devenir des objets morts surtout dans nos inénarrables « référentiels » et quand ça devient « évaluer les élèves » ou « agir en fonctionnaire de l’État et de manière éthique et responsable ». Je renvoie aux articles de Perrenoud et Audigier dans le n°476 des Cahiers pédagogiques, et à Le Boterf : sans situation pas de compétences ! Dès lors, il devient difficile de tout miser sur les compétences.
Il y a donc l’idée lumineuse d’inventer cet « attracteur étrange » qu’est la compétence (Le Boterf), puis il y a eu la machine à broyer cette bonne idée pour en faire le couteau suisse de l’éducation (excusez-moi, je reviens de Genève, d’un colloque-hommage à François Audigier). Philippe Perrenoud y a montré l’ambivalence des compétences dans une intervention intitulée « Des compétences ou d’autres savoirs ? » : « Les évolutions vers les compétences sont à la fois intéressantes et inquiétantes. Mobiliser les savoirs scolaires pour agir dans la vie ? Ce n’est pas une mauvaise idée. Mais prépare-t-on mieux à la vie en mobilisant les savoirs scolaires actuels alors que les plus utiles sont absents de l’enseignement fondamental : les sciences humaines et sociales ainsi que l’économie ? » (prise de notes personnelles du 2 septembre 2011)
Ouvrons le débat sur la place des compétences, leur manipulation par les décideurs et leur utilité dans la formation !
Richard Étienne


Je pense que derrière la critique, justifiée pour moi aussi, du terme de « compétences », il faut surtout voir la critique de la récupération de tout le vocabulaire issu de l’Éducation nouvelle par la politique et l’idéologie néolibérale. « L’autonomie des établissements », par exemple, ne vise pas la cogestion et le travail en équipe au service des élèves, mais le renforcement de la hiérarchie et la gestion managériale, de même les « compétences » ne sont plus défendues comme un rapport vivant et incarné aux savoirs (en opposition à une transmission figée), mais sous-tendent une vision technocratique et utilitariste des apprentissages où tout doit être évalué et rentrer dans des grilles déshumanisantes. Il s’agit en fait par là de réduire les apprentissages à ce qui peut justement entrer dans les grilles : fi donc de la créativité, de l’esprit critique, de l’autonomie, de la curiosité intellectuelle, etc. Je pense que nous (les pédagogues issus de l’Éducation nouvelle) devons dénoncer cette récupération linguistique et rappeler le vrai sens de ces mots et la vision humaniste de l’école qu’ils portent.
Edwige Chirouter


Il me semble qu’il ne faut pas en rester à des prises de position sur ce qui tombe d’en haut, mais regarder ce qu’en font les enseignants, les « gens d’en bas », en cessant de se dire que les idées sont définies une fois pour toutes.
La lecture du prochain dossier des Cahiers (n°491, Évaluer à l’heure des compétences, à paraitre fin septembre 2011) m’a fait toucher du doigt la variété et l’intensité des façons d’utiliser cette entrée, de façon pragmatique, et d’en faire quelque chose pour faire évoluer, dans le bon sens, nos pratiques. Même si beaucoup des enseignants qui ont écrit dans ce dossier ont une vision du terme compétence qui ne correspond à aucune définition académique. Il les aide à sortir enfin de l’enfermement dans lequel beaucoup d’entre nous se sentaient prisonniers d’une façon de travailler et d’évaluer peu satisfaisante.
En ce qui me concerne, en mathématiques, je trouve que penser (tiens, non seulement on peut faire penser les élèves avec les compétences, mais on peut aussi faire penser les profs !) ce que j’enseigne en m’appuyant sur cette idée de compétences m’aide à sortir d’un découpage en éléments en eux-mêmes non signifiants, à dépasser la notion d’exercices d’application », à travailler sur les situations, pour faire entrer les élèves dans une réflexion, une autonomie dans la recherche de problèmes. « Les compétences » ne sont pas un donné, venant d’en haut ou d’ailleurs sous une forme immuable. Mais je crois que l’approche de l’apprentissage par les compétences est un des ferments qui peuvent faire « travailler » l’école.
Françoise Colsaët


Tout est bon pour rester dans l’immobilisme, comme si l’enseignement tel qu’on le pratique était idéal alors qu’on était bien d’accord pour « tout changer » du moins en paroles. Puisqu’on n’est pas pour les compétences, qu’on n’en attend rien, ce n’est pas grave de valider ou pas sans avoir rien changé dans les pratiques et en restant bien calfeutré dans sa matière.
Pour moi le socle est tout de même un outil, si critiquable soit-il dans sa formulation ou son organisation, il permet d’entrer autrement dans les programmes, de penser à ce que sous-entend enseigner notre matière, de se lancer dans un travail pas forcément très académique, avec des choix, des ratés, des excès sans doute aussi. L’importance, ce sont les situations d’apprentissage : c’est bien là la bonne entrée, alors que c’est trop souvent l’obligation de valider.
Évelyne Barratier


Si je puis me permettre, ce que j’aimerais qu’on souligne, c’est que le travail par compétences n’a pas pour vocation à prendre toute la place à l’école. Ce doit devenir « une corde de plus à notre arc pédagogique ». Je n’oublie pas un article de Philippe Meirieu dans les Cahiers pédagogiques sur le cours magistral (republié dans le hors-série numérique Quelques outils et réflexions pour bien débuter). Je ne jette pas aux orties la pédagogie par objectifs. J’affirme « le retour de la pédagogie différenciée », malgré l’intervention de Jean Houssaye aux journées d’automne de l’an passé (HSN n°21, Aider et accompagner les élèves dans et hors l’école, 2011).
Par conséquent, n’oublions pas d’être nuancés dans nos propos : ni encens ni mise au ban pour le travail par compétences. Pas de tout ou rien.
Merci de ne pas en conclure que je suis contre les compétences.....
Annie Di Martino

Voir en ligne : Voir aussi l’entretien de Philippe Meirieu dans l’expresso du Café pédagogique du 5 septembre 2011.


 Les Cahiers pédagogiques sont une revue associative. Pour nous permettre de continuer à la publier, achetez-la, abonnez-vous et adhérez au CRAP.