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N°481 - Dossier "La classe, pour apprendre et vivre ensemble"

Animer le groupe-classe avec la démarche Autographie-Projets de Vie®

Par Jean-Paul Lang

La réflexion sur les projets d’orientation des élèves est souvent bien difficile, parce qu’on s’adresse à des adolescents peu enclins à se projeter sur le long terme, parce qu’on se limite souvent à un questionnement individuel. Entrainons les élèves dans des détours pour leur permettre de mieux de se connaitre, mieux se faire reconnaitre.

Lorsqu’un enseignant de collège est nommé professeur principal, il se trouve mis dans une position particulière où ses savoirs disciplinaires sont de peu de secours. Chargé d’accompagner ses élèves dans l’élaboration d’un projet d’orientation qui sera effectif en troisième, il est confronté de façon aigüe à ce paradoxe : aider chacun à mieux se connaitre et à cheminer vers un projet personnel, mais dans un cadre collectif particulièrement peu propice à la prise en compte de l’élève comme personne singulière. Le problème est d’autant plus aigu que l’institution semble considérer que le choix d’un métier ou d’un cursus serait le résultat d’une réflexion nécessairement rationnelle, appuyée sur une bonne information, le tout au mieux des intérêts de l’élève.
Il existe des outils : questionnaires d’intérêt (de préférence, sur ordinateur) et divers jeux ou séances animés par le conseiller d’orientation psychologue – dont le temps est compté… Comme professeur principal, j’ai trop souvent ressenti un malaise devant la pauvreté de ces moyens par rapport aux enjeux. Notamment, demander à un jeune adolescent en pleine métamorphose de répondre à ces deux questions : « Que veux tu faire plus tard ? » et « Quels sont tes gouts ? » me semble soit angoissant, soit illusoire. D’ailleurs, à la première question, les jeunes collégiens de mon établissement répondent très souvent : « chais pô, M’sieur », ou bien : « je sais ! Je veux faire police scientifique ! » Dans le premier cas, ils nous renvoient l’impossibilité de parler d’un désir qui ne se sait pas, dans l’autre, ils satisfont à la demande à partir des idéaux véhiculés par les médias, les jeux vidéos, etc. Bref, les questions qui se posent à moi sont les suivantes :
Comment, en groupe, faire toute la place possible à la singularité de chacun, sur cette question de l’avenir, des projets ?
Comment améliorer la réflexion de chacun sur ses gouts, ses capacités, ses compétences, autrement que livré à ses seules représentations de lui-même, forcément partielles, mouvantes, et parfois dévalorisantes ?
Comment faire pour transmettre l’idée de parcours, de trajet singulier, que l’on trace toujours peu ou prou avec l’autre et non seul dans sa monade ?

Animer, c’est insuffler de la vie

Il y a quinze ans, paraissait dans les Cahiers pédagogiques un entretien où Françoise Bernard présentait sa méthode, et les séminaires Autographie-Projets de vie® [1] qui en constituent le cœur. J’y renvoie expressément le lecteur. Pour moi, la rencontre avec cette démarche, en 2005, a été décisive, car elle m’a permis de répondre positivement et concrètement, c’est-à-dire en disposant d’une méthode, aux deux questions ci-dessus. À l’occasion du présent article, je me suis demandé en quoi cette démarche est à proprement parler une démarche d’animation, au sens plein du terme. Un petit tour dans le dictionnaire nous permet de réunir les diverses acceptions du verbe animer, issu du latin animare fondé sur anima, le souffle vital, l’âme. Animer consisterait donc à insuffler de la vie. Mais aussi à entrainer à l’action, en remplissant d’activité, de mouvement, le lieu créé par le séminaire. Ce qui est intéressant, c’est que, dans la méthode, ce mouvement est celui de la rencontre avec les autres, dans une multiplication d’échanges qui visent à mieux se connaitre, c’est-à-dire à mieux se voir soi-même en mouvement, donc vivant. « Savoir où j’en suis et d’où je viens, pour mieux choisir où je veux aller », tel est le projet de travail proposé aux élèves, non pas seul en face de questionnaires aussi intelligents soient-ils, mais toujours en faisant le détour par les autres. L’autre détour proposé sera celui du mythe du labyrinthe, où l’on voit Thésée, fort de ce fil proposé par Ariane, s’engager dans un lieu à priori menaçant et enfermant, pour y affronter le Minotaure, le vaincre, et retourner en son pays, métamorphosé.

Un séminaire pour réfléchir ensemble

Dès les premiers instants, l’animateur va lancer une série de questions au groupe, dont les réponses ne peuvent être que personnelles. La première surprise des élèves, qui pourtant se connaissent bien, sera de constater des différences, des singularités qu’ils ne soupçonnaient pas. Cette surprise est aussi celle de l’enseignant, qui lui aussi pense connaitre ses élèves.
Ensuite l’animateur ouvre au groupe un espace imaginaire commun, en leur racontant le mythe du Labyrinthe. Ce récit servira de métaphore filée pendant les trois journées du séminaire. Là encore, à plusieurs reprises, les élèves, en petits groupes, seront invités à livrer leur interprétation particulière du mythe et de ses personnages, en écrivant, en jouant. Ce qui fera à nouveau circuler l’originalité et la créativité. Plus tard, via le Dédalescope, chacun rencontrera et écoutera un camarade à propos de son parcours. Il se fera le scribe puis le narrateur de ce chemin particulier, où apparaissent l’histoire familiale, les souvenirs marquants, les valeurs acceptées ou refusées, et encore les fils d’Ariane : les forces sur lesquelles le camarade que l’on présente peut s’appuyer pour inventer et soutenir ses projets.
Au fil de ces journées, la créativité des participants est encouragée, leurs compétences extrascolaires sont découvertes et valorisées, ce qui peu à peu va conduire chaque séminaire à prendre une forme nouvelle, unique, alors que la méthode est rigoureusement la même pour chaque classe.

Se découvrir

Lorsqu’on invite les élèves, après trois jours, à faire un bilan de ce travail particulier, il peut être surprenant pour un professeur principal de découvrir les réponses qui viennent en tête. On pourrait — on voudrait — s’attendre à ce que la réflexion sur le projet personnel soit la première évoquée. Mais ce qui vient d’abord, ce sont toutes les réponses du type : « J’ai découvert les autres, j’ai appris à connaitre les autres. » Puis : « On s’est bien amusé, on a joué ensemble », et ensuite des réponses plus centrées sur les difficultés personnelles : « J’ai réussi à parler devant les autres, j’ai surmonté ma timidité, j’ai réussi à écouter les autres, j’ai eu confiance en moi... ». Enfin seulement on aura : « J’ai réfléchi sur mes projets ; j’ai confirmé/modifié mes projets ; j’ai découvert que mes compétences hors de l’école pouvaient compter pour mon métier plus tard… »
Deux paroles de jeunes, maintenant :
À la question « Pour vous, qu’est-ce que la méthode Françoise Bernard ? », une lycéenne répond sans hésiter : « c’est une méthode de rencontre ». Je n’avais pas envisagé les choses sous cet angle, au début de mon travail avec Françoise Bernard. Mais la formule est pertinente. Quant à Florian, élève de Quatrième, il s’exclame, à la fin du premier jour de séminaire : « C’est la première fois que je pense pendant la journée ! »
Ces deux remarques nous permettent de conclure sur l’importance de cette démarche comme animation d’un groupe.
Que se passe-t-il, finalement, pour les adolescents qui ont participé à ce séminaire ?
Ils ont été invités à multiplier les rencontres avec leurs pairs, dans un échange de ce qui les distingue les uns des autres, créant ainsi une communauté bienveillante à l’égard de chacun.
Ils ont pu constater la réalité de leur créativité, de leurs compétences, en les faisant reconnaitre par les autres du groupe ainsi que par les adultes de l’école.
Ils se sont mis à l’écoute de l’autre, et ont vécu l’expérience d’être écouté.
Ils ont donc pu faire l’expérience d’une parole authentique, rendue possible grâce à la confiance qui s’installe assez vite entre les participants.
Ils ont pu enrichir leur imaginaire par un récit qui concerne tous les humains, et se rendre compte de la puissance de l’intelligence collective. Ils ont pensé ensemble grâce à ce détour.
Sans parler du plaisir qu’ils ont eu à jouer, rire et partager leurs trouvailles, leurs passions, à la grande surprise, une fois encore, des adultes.
Pour moi, le séminaire Autographie-Projet de Vie est donc bien une animation : il permet « d’insuffler de la vie » en attirant l’attention de chacun sur ce qui nous humanise, dans une forme inédite de rencontre avec l’autre. En tant que professionnel, cette méthode me permet de proposer aux élèves ma « rigueur de présence » [2]. Je me place à leurs côtés en leur fournissant un cadre rigoureux, et je leur donne l’occasion de faire l’expérience d’une rencontre avec les autres totalement différente de ce qu’ils peuvent vivre au quotidien à l’école, c’est-à-dire à l’opposé de la rivalité ou de la complicité entre pairs. Faisons le pari que cette expérience laissera des traces positives et permettra à certains d’entre eux d’aborder l’avenir avec davantage de confiance… en l’autre et en soi.

Jean-Paul Lang
Professeur de français en collège à Quièvrechain (Nord)


[1Comment sortir du Labyrinthe, in Cahiers pédagogiques n° 331, février 1995, Le projet personnel de l’élève

[2Je reprends ici la formule par laquelle nous tentons de réfléchir à notre place d’adulte auprès des jeunes, au sein d’un laboratoire du CIEN, à Bruxelles. (Centre interdisciplinaire sur l’enfant)


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