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Analyser et contester en toute lucidité, agir et proposer sans naïveté

Le bureau du CRAP-Cahiers pédagogiques

14 avril 2009

Ce texte se veut prise de position du CRAP-Cahiers pédagogiques sur l’actualité éducative en France, bien sûr, mais aussi invitation à d’indispensables débats avec tous ceux que nous côtoyons dans les luttes pour une école plus juste.


De nombreuses mobilisations sont en cours contre des mesures ou des projets du ministère de l’Éducation nationale. La tactique du gouvernement, faite d’annonces soudaines et de décisions précipitées, atteint manifestement ses limites : s’il a pu se permettre d’ignorer les protestations contre les nouveaux programmes ou la réduction de l’horaire en primaire, il a dû reculer sur les projets de réforme du lycée, et les concessions successives sur les questions de formation des maîtres aboutissent à présent au capharnaüm.

En tant que mouvement pédagogique, nous nous réjouissons de l’ampleur de ces mobilisations, et nous nous efforçons à notre modeste échelle d’y contribuer, parce qu’elles font des questions éducatives des enjeux vraiment collectifs, parce qu’elles contraignent le gouvernement à prendre un peu plus en compte les points de vue des professionnels, des parents d’élèves, de l’opinion publique, parce qu’elles parviennent au moins temporairement à mettre en échec les mesures très graves sur la formation des enseignants. La politique ministérielle pose toutefois de nombreux défis à tous ceux qui partagent l’ambition d’une école plus juste, plus démocratique, plus efficace.

- Nous devons éviter le piège des mots. Le gouvernement communique en utilisant un vocabulaire relevant plutôt du registre des progressistes : il élabore des « réformes », valorise « l’autonomie » des établissements, promet d’améliorer la « qualification » des enseignants ; il prétend se soucier des « fondamentaux » ou de « l’accompagnement », en étant certain que personne ne défendra le superficiel et l’abandon des élèves en difficulté. À nous d’argumenter pour montrer qu’on n’améliore pas la marge de manœuvre des établissements en restreignant leurs moyens, qu’on ne qualifie pas les enseignants en limitant leur formation professionnelle à un stage en situation, qu’on ne transmet pas les fondamentaux en consacrant la majeure partie du temps scolaire à du rabâchage en évacuant la dimension culturelle des savoirs.

- On peut signaler des conséquences dangereuses, pointer des dérives, sans pour autant pratiquer la suspicion systématique, la sur-interprétation de chaque fait et geste, de chaque propos. Certes le ministre actuel n’est pas avare de provocations, sur l’activité des enseignants de maternelle ou sur les « simulateurs de vol » de la formation. Mais on peut fustiger le mépris qui sous-tend de telles déclarations, sans considérer qu’elles ont valeur de décisions réglementaires, sans réduire l’action politique à quelques propos déplacés tenus devant un micro.

- On peut dénoncer sans verser dans l’outrance, nous sommes convaincus que la critique est d’autant plus efficace qu’elle est fondée, soigneusement mesurée. Nous n’avons rien à gagner par exemple à des comparaisons à l’emporte-pièce avec des périodes historiques comme le régime de Vichy.

- Il est utile et important d’identifier et de critiquer les influences idéologiques des mesures gouvernementales, les perspectives à long terme qui guident l’action de ce gouvernement ; pour autant, présenter les évolutions du système éducatif de ces dernières années comme le résultat de la mise en œuvre systématique d’un plan d’ensemble, comme l’effet d’un complot ourdi par des « néolibéraux », réduit la réalité à une caricature. On entend parfois attribuer les difficultés du système éducatif à la mainmise des « pédagogistes » sur le système, à l’influence pernicieuse de quelques personnalités comme Philippe Meirieu ou de quelques collectifs comme le CRAP. C’est bien sûr pitoyable, à nous de ne pas prêter le flanc à la critique symétrique en attribuant une influence démesurée à quelques cercles d’influence, à quelques rapports d’institutions internationales. Que le gouvernement actuel soit largement sous l’influence d’une idéologie idolâtrant le marché, la concurrence, la méritocratie, certes, mais les choix budgétaires draconiens, les préoccupations électorales démagogiques, voire tout simplement l’incompétence, suffisent bien souvent à expliquer des mesures désastreuses pour l’école.

- Réduire les débats actuels à une opposition entre les méchants qui gouvernent et les gentils qui subissent leurs méfaits revient à limiter les possibilités d’actions à une lutte frontale, avec la mort symbolique de l’un des deux camps comme seul enjeu : soit la démission du ministre, soit la « casse de l’école publique » ? Les acteurs sont pluriels : à tous les échelons du système éducatif existent des compétences sur lesquelles s’appuyer, au moins ponctuellement, pour améliorer l’école. Et les « conservateurs » ou les partisans de la « marchandisation de l’école » ne sont pas que dans les hautes sphères du ministère ou de l’UMP ! Dénoncer la suppression de la carte scolaire par le gouvernement aura d’autant plus de portée qu’on le fera sans oublier les évolutions sociales qui tendent à transformer chaque citoyen en consommateurs d’école, les mécanismes de ségrégation qui opèrent dans les milieux urbains, avec des effets délétères sur l’hétérogénéité des écoles. La lutte pour une école qui réduise les inégalités au lieu de les renforcer se joue aussi dans les politiques d’établissement, les pratiques pédagogiques, les débats citoyens sur la société dans laquelle nous voulons vivre.

- On ne peut pas laisser croire que le changement de l’école se réduit à l’effet des circulaires. Entre les projets des différents groupes de pressions, les textes officiels, ce qui en est appliqué par les différents échelons hiérarchiques, ce qu’il en reste dans l’action des établissements, de chaque enseignant, les effets que cela produit sur les élèves, il y a d’immenses marges, qui sont bien souvent des marécages où s’enlise l’action politique, qui peuvent être aussi des espaces de liberté pour agir.

- Si nous nous opposons à la politique de l’actuel ministère, c’est sans idéaliser le moins du monde le présent ou le passé proche. Oui il faut faire évoluer le fonctionnement des lycées, le contenu et le découpage des disciplines, imaginer et mettre en œuvre des dispositifs permettant aux lycéens d’être moins consommateurs de cours et plus acteurs de leurs apprentissages. Oui il faut revoir l’entrée des enseignants dans le métier, la dichotomie entre la préparation d’un concours de haut niveau disciplinaire et une année de formation aux compétences professionnelles bien trop chargée n’étant pas satisfaisante. Oui il faut que l’école évolue, parce qu’elle est trop inégalitaire, parce qu’elle ne remplit pas correctement ses missions éducatives. Ce n’est pas d’immobilisme, mais de moyens employés à bon escient et d’innovations pédagogiques soigneusement accompagnées et évaluées dont a besoin le système éducatif.

- Il est illusoire et démobilisateur d’attendre sans cesse les conditions idéales pour commencer à agir. Nous préférerions certes un gouvernement disposé à accorder la priorité à l’éducation, soucieux de concertation, enclin à développer la formation professionnelle continue, la recherche pédagogique. Mais il faut bien enseigner au quotidien, et il ne peut être question de demander aux élèves d’attendre le grand soir pédagogique. L’école nouvelle s’invente aussi un peu chaque jour, dans chaque acte pédagogique, et aucun programme ni aucune circulaire n’interdit d’enseigner avec le souci de placer chaque élève dans les meilleures conditions pour apprendre.

Prendre en compte la complexité des situations, la diversité des acteurs, confronter les intentions et la réalité, mesurer les marges de manœuvre des uns et des autres, est essentiel pour être plus efficace dans la critique et l’action. Il faut s’opposer fermement à la politique ministérielle actuelle qui va à l’encontre de tout le capital d’expériences et de réflexions accumulé par les pédagogues, ainsi quand elle aboutit à la généralisation de la semaine de quatre jours à l’école primaire, ou quand elle remet en cause tous les progrès accomplis dans la formation des enseignants dans le cadre des IUFM. Nous estimons pour notre part que l’accompagnement éducatif ou les projets de réforme du lycée de l’été dernier ne relèvent pas d’une « démolition de l’école publique », peuvent ou auraient pu être des points d’appuis pour les pédagogues. Nous déplorons même que le ministère actuel soit si timoré et, au mieux, maladroit dans la mise en œuvre du socle commun de connaissances et de compétences, pourtant inscrit dans la loi d’orientation votée alors que l’actuel premier ministre était en poste à l’Éducation nationale.

Ne tombons pas dans le piège dans lequel le gouvernement veut enfermer ceux qui s’opposent à sa politique : celui où ils seraient perçus comme des « conservateurs » ou des « démagogues » toujours prêts au procès d’intention ou ne se nourrissant que de slogans. Nous avons besoin de construire un nouveau rapport de force, en cherchant des points d’appui dans les menues actions du quotidien comme dans les manifestations publiques, en comptant sur l’énergie de tous les enseignants dévoués à leur métier comme sur celle de toutes les organisations proches des idées de l’éducation nouvelle. Nous avons tout autant besoin d’actions unitaires des forces progressistes que de débats, de réflexions, d’initiatives sur les finalités de l’école, les modalités de son nécessaire changement. Résister est indispensable, proposer est essentiel pour l’avenir.


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