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À propos du nouveau livre de J.-P. Brighelli

Entre pseudo-propositions et violents anathèmes

6 mai 2006

Nous sommes parfois tentés de ne pas parler dans nos publications des ouvrages de ceux qui pourfendent la pédagogie et inondent le marché de livres bâclés, rarement étayés, toujours polémiques et négatifs. Mais nous résistons à cette tentation, car il nous faut, patiemment, démonter les stratégies de désinformation et de déstabilisation à l’œuvre à travers ces textes. J.-P. Brighelli pratique l’insulte (voir aussi
la réaction de Pierre Frackowial à propos de "La fabrique du crétin").

Les Cahiers pédagogiques sont tantôt le principal organe de rassemblement des « malfaiteurs » (voir sa note 62 dans son ouvrage), tantôt une officine « khmer rouge » (voir le blog de J.-P. Brighelli).
Nous ne répondrons pas à ce genre d’injures et aux appels à la guerre (en attendant d’être fusillés, puisque nous sommes « en mars-avril 44 » et que se prépare donc l’épuration contre les « collabos » que nous sommes.) Nous préférons l’analyse minutieuse, étayée par de vraies citations, comme dans le texte qui suit. L’auteur fait allusion à la Ferme des professeurs qui est abondamment cité par Brighelli( voir le blog de François Vermorel). Or, le numéro de mai du Monde de l’éducation (p.51) (consulter le site du Monde de l’éducation) nous montre bien les falsifications et mensonges dont s’est rendu coupable son auteur. Un bon exemple de procédés de soi-disant défenseurs de la culture et de la rigueur intellectuelle.
Ajoutons notre irritation de voir dévoyés des mots comme « résistance », comme hier on parlait de « CRS-SS ». Quels que soient les griefs qu’ont nos détracteurs contre la pédagogie, ils devraient s’abstenir de se réclamer ainsi d’un combat qui n’a rien à voir avec leurs pitoyables diatribes.

Voici donc une analyse de ce livre qui nous parait aller au-delà de la simple recension, mais qui en reste sur le terrain des idées et de l’argumentation. Espérons la réciproque !

La rédaction des Cahiers


Jean-Paul Brighelli, A bonne école, Paris, Jean-Claude Gawsewitch éditeur, 2006, 336 p. 19,50 €.

Paraissant à peine six mois après La Fabrique du crétin, best-seller de la rentrée (Jean-Claude Gawsewitch éditeur, 2005), le dernier pamphlet de Jean-Paul Brighelli suscite au premier abord attirance et répulsion.
Répulsion parce que, comme le revendique le bandeau rouge imprimé sur la couverture et comme l’a dit Laurent Ruquier lui-même lors d’un des innombrables passages médias de l’auteur (invité notamment à titre d’expert pour parler des problèmes de la formation des jeunes dans une émission de débat lors de la crise du CPE), ce livre se veut « la suite de La Fabrique du crétin ». Pour ceux qui seraient passés à côté de ce succès de librairie, rappelons brièvement : un libelle de plus dénonçant le naufrage de l’école française (baisse du niveau, perte de repères, recul de l’autorité...) du fait de la mise en œuvre d’un « projet » ourdi par quelque complot de « pédagogues modernes ». Au gré des outrances et des anathèmes distillés dans ces pages, le lecteur ayant fréquenté un tant soit peu les textes des « pédagogistes » mis en accusation est pris de l’envie de raturer, d’annoter, de corriger sans cesse, tant l’ouvrage assène de contre-vérités, tant il recèle d’incompréhensions et de profonde méconnaissance de ce qu’il prétend pourtant traiter.
Tentation parce que, comme le rappelle la quatrième de couverture, « A bonne école est un livre de propositions ». Or la chose est rare dans ce type de littérature qui dénonce continuellement mais ne propose pour ainsi dire jamais, même depuis que les médias et le ministère ont clairement signifié leur soutien à cette mouvance, ce qui met leurs auteurs en position de responsabilité. Cela mérite donc qu’on prenne la peine d’ouvrir le livre.
Mais l’espoir est bien vite déçu : ceux qui voulaient trouver (enfin !) un vrai projet d’école alternatif à celui des « pédagogistes » doivent constater avec dépit que les propositions constructives n’ont guère de place dans les 335 pages de l’ouvrage. Bien plus que des propositions, c’est la position et le développement d’une thèse accusatoire qui occupe l’essentiel de l’essai : l’école est en crise parce qu’il est désormais interdit d’enseigner quoi que ce soit aux élèves, en vertu des « diktats des IUFM », imposés par les « pédagogistes », traités comme d’habitude de « fascistes » et autres « khmers rouges ». A l’appui de ce réquisitoire, comme d’habitude, il n’y a à peu près aucune donnée fiable, l’essentiel de la documentation de l’auteur se résumant à quelques témoignages douteux ou à des extraits de La Ferme aux professeurs, de François Vermorel (Editions de Paris, 2005).
Mais, quelques lignes par chapitre, on trouve tout de même des propositions et des idées positives. Bien sûr, les grands classiques : la méthode syllabique d’apprentissage de la lecture, la « grammaire de phrase », le « rétablissement » du redoublement, la promotion du « par-cœur » ou encore l’usage systématique de la dictée... Bien qu’il s’en défende, ses propositions-phare sont justifiées par des références systématiques au passé, marque d’une nostalgie dont il est décidément bien difficile de se défaire. Mais le plus intéressant concerne ses propositions pour le secondaire. Promotion et officialisation du travail d’équipe, autonomie des établissements pour la mise en œuvre des programmes et l’organisation des classes, pédagogie différenciée : sans qu’il s’en rende toujours compte, l’auteur se fait l’allié des « pédagos » qu’il prétend combattre. A la place du « collège unique » (fort peu défini), il suggère encore une organisation souple des groupes d’élèves qui rappelle fortement les groupes de « niveau-matière », l’idée de Louis Legrand qui avait tant scandalisé en 1983. L’organisation de cours de philosophie en lycée professionnel (p. 282) était pour sa part avancée par le projet Meirieu de 1998...
Brighelli et les pédagogistes, même combat ? Il faut dire qu’il n’en est pas à sa seule contradiction : entre la dénonciation de profs nuls (p. 35) et l’assurance que « les enseignants ont de la valeur (p. 155) ; entre la mise en avant du principe d’éducabilité, qu’il reprend à son compte, et sa volonté de régler les problèmes en excluant les fauteurs de trouble (p. 77) ; entre l’invocation de la responsabilité première des réformes puis sa minimisation pour accuser la télévision (p. 191), il apparaît que le développement de son discours a du mal à préserver sa cohérence dès lors qu’il s’oblige à un minimum d’approfondissement.
C’est sans doute pour cela que l’auteur ne s’expose pas trop et ne prend pas le risque de faire des propositions suffisamment tranchées et motivées. Ses conceptions peuvent s’appuyer sur des convictions qui prennent le contre-pied de principes solidement ancrés, sans qu’il juge utile de s’en justifier outre mesure : c’est le cas de la réduction de la durée de scolarisation en maternelle à une année, ou encore de l’absence de toute référence à l’école obligatoire, remplacée par la promotion d’une distinction entre primaire (chargé d’apprendre des certitudes) et secondaire (chargé d’apprendre des doutes). Le flou des propositions, d’ailleurs, contraste avec la netteté des accusations : après une charge contre les IUFM qui constitue une bonne part du livre, il ne suggère pour ainsi dire rien pour les remplacer, sinon des sortes de classes préparatoires pour instituteurs, où il veut bien, d’ailleurs, qu’on dispense une formation pédagogique pourtant si décriée quelques pages plus tôt. Brighelli n’est « pas hostile à », ne « s’opposerait pas à », prétend occuper le juste milieu en excluant deux termes d’une alternatives sans en proposer une troisième... Bien entendu, lorsqu’il fait malgré tout des propositions précises, il ne s’interroge pas sur leurs limites : l’école d’autrefois, qui lui sert de modèle, essuyait aussi des échecs et ses méthodes (la sacro-sainte méthode syllabique ou l’usage du redoublement, pour ne parler que celles-là) ont pu s’avérer inadaptées à certains publics ou à certaines ambitions... Mais comme preuve du bien-fondé de ses idées, l’agrégé de lettres classiques invoque son vécu personnel et sa propre scolarité : la mauvaise note ou le redoublement, par exemple, n’auraient ainsi jamais traumatisé personne (pp. 60 et 178). Inutile d’ajouter que dans ces conditions, bien des questions sur la crise actuelle de l’école restent sans réponse.
L’ouvrage ne peut en fait conserver son crédit de « livre de propositions » que s’il applique un schéma simple mais efficace : asséner avec aplomb des énormités sur les pédagogistes exacerbe le contraste avec les banalités proposées en réponse, et donne à ces dernières une grande valeur, quand bien même elles enfonceraient des portes ouvertes. Ainsi, si « les pédagogistes sont favorables partout, toujours, à l’expression des communautarismes » (p. 188), on a l’air original et ambitieux lorsqu’on se livre en réponse à une vibrante défense des valeurs de la République. Si les formateurs en IUFM justifient leurs fautes d’orthographe en qualifiant cette dernière de valeur bourgeoise qu’il faut savoir renverser, on passe pour un héros en disant combien la maîtrise du français est importante. Suppression du redoublement, concours de recrutement remplacés par des QCM, interdiction de faire lire des romans en classe de première, rejet des grandes œuvres du patrimoine littéraire et bien sûr, haine du savoir... un portrait aussi apocalyptique des pédagos, que bien peu de lecteurs de Brighelli ont lu, et de l’institution scolaire, dont ils auraient pris la direction, donne à l’auteur, qui croit peut-être lui-même à ces contre-vérités, l’impression que son attachement à la littérature ou à l’autorité est, en soi, un acte de résistance. Dès lors, réclamer qu’on recense les absences des élèves (p. 158) ou qu’on institutionnalise la formation permanente des enseignants (p. 159) aura les faveurs du public mal informé, qui croit que cela ne se fait pas. « Face au laxisme qui règne dans les classes, il faut sonner la fin de la récré » (p. 22). Le « laxisme », la « récré » en question sont postulés, sans autre forme d’étayage argumentaire qu’un discours catastrophiste, qui, visiblement, suffit à convaincre.
En définitive, cet ouvrage du nouveau héraut de l’antipédagogisme, en bornant les propositions censées en constituer la substance à quelques banalités, a surtout une utilité : prouver que les thèses antipédagogistes ne sont que des coquilles vides. Le véritable enjeu de la polémique qu’il relaie n’est pas la défense d’un modèle d’école. Il s’agit, comme le rappelle d’ailleurs le mathématicien Laurent Lafforgue dans la préface, d’une part d’exonérer les enseignants de toute responsabilité dans la crise de l’école en désignant des boucs émissaires (p. 11), et d’autre part d’obtenir le pouvoir pour la minorité d’enseignants et d’intellectuels défendant ces thèses (p. 15). Non pas le pouvoir dans les institutions, qui obligerait à composer avec la complexité du réel et à se remettre en question, mais le pouvoir sur les mentalités, en imposant un sens commun sur l’école, sens commun qui est celui qui fonde la position de ces intellectuels à une heure où ils ont du mal à trouver leur place dans la société en général, et jusque dans leurs classes.

Suzanne Bauer


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