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À l’école des compétences - De l’éducation à la fabrique de l’élève performant

Angélique del Rey - La Découverte, 286 pages, 2009

26 janvier 2010

L’auteure, professeure de philosophie et proche des milieux altermondialistes, consacre l’essentiel des 300 pages de son livre à une attaque en règle de la notion de compétences. Celle-ci aurait envahi l’école et aboutirait à transformer notre système éducatif en une fabrique néolibérale d’un élève dit « performant » et donc conforme aux canons d’une société déshumanisante, qui broie les individus avec le culte de l’utilitarisme et de l’adaptation. Les cibles : l’entreprise qui veut formater les individus, les États qui suivent aveuglément des directives normalisantes (cadre européen, OCDE…), et tous les « idiots utiles » (dont les Cahiers pédagogiques font sans doute partie, ils sont cités à deux reprises, avec Perrenoud et par exemple les chercheurs en sciences de l’éducation du Québec) qui, avec peut-être parfois de bonnes intentions mais souvent de manière insidieuse, sanctifient les compétences et cherchent à les implanter comme nouveau paradigme scolaire. En revanche, malgré quelques circonvolutions, sont épargnés l’école traditionnelle, les réactionnaires ennemis de la démocratisation, les nostalgiques du passé.
Après ce qu’elle appelle une « enquête » qui aborde assez peu les pratiques effectives sur le terrain, Angélique del Rey entre en croisade contre l’idée qu’on puisse former des élèves compétents, capables de s’adapter à la société, mais aussi (et cela, elle l’occulte constamment) de la contester parce que justement ils auront acquis des capacités de prise de distance et d’esprit critique (présent dans l’horrible socle commun qui est vilipendé tout le long de l’ouvrage).
Comment l’auteure lit-elle par exemple les évaluations PISA ? À la page 92, elle écrit que l’enquête évalue « non pas l’assimilation d’un programme scolaire, mais la capacité acquise à l’école, d’exploiter connaissances et compétences apprises pour faire face à la vie réelle. Ce qui signifie essentiellement s’adapter au marché du travail ». Évidemment, avec ce genre de traduction ! Cela rappelle les commentaires que fait un Nico Hirtt, théoricien belge par ailleurs défenseur du système nord-coréen et de Cuba qui, sans citer exactement les textes de l’OCDE, nous livre « sa » traduction extrêmement tendancieuse en affirmant qu’ainsi il rétablit la manière correcte de lire ces textes… Ainsi, tout ce qui ressemble à l’insertion de l’individu dans une société est disqualifié aux yeux de l’auteur qui par ailleurs nous offre peu d’alternatives. Mais n’a-t-elle pas d’emblée déclaré que c’est du terrorisme intellectuel que d’obliger à faire des « propositions concrètes » ?
De temps en temps, Angélique del Rey se défend de vouloir remettre en cause les praticiens qui, de bonne foi, utilisent les compétences comme pédagogie différente, tout en pensant qu’ils sont bien naïfs et qu’ils sont, sans le vouloir, au service d’un projet monstrueux. Mais constamment, son discours aura pour résultat de conforter ceux qui résistent à une pédagogie novatrice, soucieuse précisément d’évaluer les progrès de chaque individu et d’outiller les élèves pour une vie complexe, qui ne se réduit pas aux « eaux glacées du calcul égoïste » dont parlait Marx. On sait combien vanter la « gratuité » des connaissances est un luxe élitiste qui enferme ceux qui s’interrogent sur le sens des savoirs en des utilitaristes bornés. Au passage, Angélique del Rey brocarde l’évaluation formative et la métacognition, et de façon quelque peu sophistiquée finit par défendre les bonnes vieilles « notes » moins dangereuses que l’évaluation par compétences. Comme si celle-ci pouvait davantage porter atteinte à l’estime de soi, alors qu’il s’agit du contraire selon nous. L’auteure ne se prive pas d’ailleurs de ressortir les anecdotes qui sont également diffusées sur les sites « antipédagogistes », même s’il est vrai que sont citées aussi des expériences intéressantes inspirées de la pédagogie active, qui du coup ne permettent pas de classer Angélique del Rey parmi les antipédagogues, même si ceux-ci ne se priveront pas de la citer. Elle reconnait d’ailleurs : « combien d’enseignants se servent de la possibilité d’évaluer par compétences pour éviter de noter leurs élèves, ou encore de valoriser d’autres qualités que celles de s’adapter à la sacrosainte production scolaire », mais on sent bien qu’elle a tout au plus de l’indulgence pour leur naïveté, son but étant de les mettre en garde et de les inviter à ne pas succomber au charme des « compétences », cet ennemi redoutable et pernicieux.
Vers la fin du livre, Angélique del Rey a l’honnêteté d’écrire : « le lecteur éclairé ne sera peut-être pas d’accord avec l’idée que la logique des compétences renvoie au projet unique d’un formatage de ressources humaines pour le marché du travail ». C’est le moins qu’on puisse dire. Bien que l’auteure maitrise parfaitement… la compétence à présenter les arguments de l’adversaire avant d’exposer les siens, on ne pourra que se désoler des amalgames, des déformations spécieuses qu’elle opère tout le long du livre, des logiques binaires qu’elle met en œuvre (les compétences qui s’opposent à la transmission par exemple).
Certes, Angélique del Rey n’a jamais le ton méprisant de certains avec les praticiens qui lui semblent suivre une mauvaise voie, certes, elle est plutôt du côté des « désobéisseurs » que de « Sauver les Lettres ». Et certes, l’interpellation a la vertu de nous obliger à approfondir encore plus ce que nous entendons par l’approche par compétences. Cependant, sur l’essentiel, un tel livre comme d’ailleurs les écrits d’un Nico Hirtt ou d’un Christian Laval ne représentent que des cautions de « gauche » au refus conservateur d’une véritable évolution de l’école qui certes peut être menacée de dérives libérales, mais peut aussi être orientée vers une réduction des inégalités et l’avènement d’un citoyen responsable et éclairé.

Jean-Michel Zakhartchouk