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N° 488 - Dossier "Violences : l’école en cause ?"

À l’échelle académique : l’aide aux établissements

Entretien avec Gilles Lavie et Luc Pham

Entretien avec deux responsables d’une structure intervenant en appui aux écoles, collèges ou lycées confrontés tant à des actes de violence proprement dit, heureusement rares, qu’à des climats dégradés, marqués par l’agressivité verbale.

Pouvez-vous nous dire quelques mots de la création du CAAEE et de ses missions d’origine ?

Depuis une dizaine d’années, avec des développements récents, l’académie de Versailles décline un plan original de prévention et de lutte contre la violence en milieu scolaire, dont le centre académique d’aide aux écoles et aux établissements (CAAEE) assure la mise en œuvre et la coordination. À l’origine, l’équipe était composée en totalité de fonctionnaires de l’Éducation nationale. Depuis 2009, de nouveaux collègues, venus d’autres champs professionnels, nous ont rejoints. Voici la façon dont nous définissions nos missions en 2001 :
- Aider les écoles et les établissements : permanence téléphonique pour le conseil personnalisé, mise à disposition de documentation spécifique, contribution à la conception de formations adaptées. Le CAAEE peut également, selon les circonstances, proposer l’intervention d’un groupe d’appui. Les groupes d’appui, articulés, contribuent sur le terrain au soutien des équipes enseignantes, les accompagnent dans leur recherche de solutions de prévention et de gestion de la violence.
- Anticiper : le CAAEE contribue à l’amélioration de l’anticipation des situations de crise en développant des indicateurs, en proposant des formations adaptées. L’aide au diagnostic de sécurité, par exemple, est un des apports concrets développés par l’équipe du centre.
- Développer les partenariats : le centre instaure et entretient des liens fonctionnels avec ses interlocuteurs de la police, de la gendarmerie, de la PJJ, de la politique de la ville et du tissu associatif ; il veille au renforcement des actions concertées pour améliorer la prévention de la violence et tenter de répondre plus rapidement aux difficultés avérées.
- Participer à la recherche : en liaison avec des centres de recherche universitaires, le centre académique contribue à l’émergence de savoirs et de savoir-faire spécifiques dans le domaine de la prévention de phénomènes de violence en milieu scolaire.
Terme à terme, ces missions restent les nôtres. Ce qui change, c’est leur articulation, la nouvelle proximité avec le terrain et la participation directe aux actions de sécurisation avec nos équipes mobiles.

À partir de ce que vous observez dans les établissements où vous intervenez et des demandes qui vous sont adressées par les professionnels de l’école, que pouvez-vous dire des manifestations actuelles de la violence en milieu scolaire et de ses évolutions ?

Nous discernons deux grandes catégories de problèmes : les actes de violence qui relèvent d’un traitement judiciaire d’une part, un ensemble de faits qui rendent la vie quotidienne difficile pour les élèves et les personnels d’autre part. Nous avons à traiter de rares cas de violence massive et plus communément d’incivilités diffuses. Avant d’aller plus loin, il convient de relativiser la portée des propos que nous allons tenir sur le sujet. Le vécu permanent du CAAEE est la violence et l’incivilité en milieu scolaire, de sorte que notre vision des faits n’est manifestement pas indépendante de notre poste d’observation... Le CAAEE n’est pas sollicité pour des enfantillages. Autrement dit, le risque n’est pas mince d’être victime d’un effet d’optique, dans la mesure où nous sommes installés dans la partie la plus sombre de l’école, la violence. Notre quotidien, c’est la lecture de ces rencontres ratées et des incompréhensions... C’est une tâche qui peut être éprouvante, car nous avons à travailler sur nous-mêmes pour faire face à ces tensions. Il s’agit d’une compétence individuelle et collective – nécessairement collective – que nous étayons par des temps de supervision.
Cela posé, ce sont les collèges et les lycées professionnels qui retiennent surtout notre attention. Bien sûr, le premier degré n’est pas à l’abri de ces phénomènes, mais pour l’essentiel les demandes et les faits qui nous sont adressés proviennent des établissements du second degré. Parmi ces établissements, il y a une grande diversité de situations. Tous les établissements ne sont pas exposés de la même façon. De plus, ceux qui présentent des caractéristiques semblables, par exemple socioéconomiques, ne sont pas touchés de la même façon. Il y a un consensus pour dire qu’un nombre limité d’établissements concentre le plus grand nombre de difficultés.
Pour être rapides, nous considérons que la violence en milieu scolaire, c’est de l’atteinte aux personnes c’est-à-dire de la violence verbale et de la violence physique.
La violence physique contre les personnels reste rare, ce qui n’enlève rien à son caractère inacceptable. Au quotidien, nos collègues évoquent surtout les agressions verbales.
L’information principale reste que les élèves sont les premières victimes de violence physique, dont ils sont aussi les premiers auteurs.
En premier lieu, il faut noter que c’est une violence de genre. Les garçons sont nettement plus exposés que les filles comme auteurs et comme victimes. Les collègues nous diraient que les filles ne sont plus épargnées. Effectivement, nous avons à connaitre des situations de violence dure dont les auteures sont de jeunes filles. Au-delà de la question de la violence de genre, nous constatons une forme de violence spontanée qui nous est rapportée par les chefs d’établissement, les CPE et les professeurs. Il s’agit d’une violence qui s’exprime sans motivation crapuleuse : un « mauvais regard » par exemple. Un nombre significatif de faits naissent dans le registre des enfantillages pour aboutir dans d’autres registres beaucoup plus graves. Dans les établissements, les collègues nous disent que le plus marquant, c’est le niveau de la violence verbale qui pèse au quotidien. C’est l’une de nos préoccupations et nous y consacrons un travail de prévention.
Parfois, c’est l’incompréhension totale qui génère l’acte de violence. Nous avons au CAAEE la mémoire de cette situation qui a mis une de nos collègues en difficulté.
Cours normal : un élève fait une bêtise. La professeure le réprimande, cela se passe mal. Dans le bureau du principal, l’élève déclare en parlant de notre collègue.
— « Elle m’a mal parlé ».
— « Que t’a-t-elle dit ? » demande le principal.
— « Va t’assoir ».
Autrement dit, un fait anodin peut rapidement et lourdement dégénérer. Nous observons que c’est aussi le respect des règles communes qui pose un problème dans le quotidien. Il peut être difficile d’appliquer une sanction ou une punition à un élève. Nous voyons également monter les actes de violence liés aux objets nomades : les vols, les perturbations de cours et surtout les atteintes au droit à l’image. Le développement des réseaux sociaux nous amène à soutenir des collègues confrontés à des situations difficiles. Ils cherchent des moyens d’action pour mettre un terme à des atteintes insupportables et faire valoir leurs droits.

La mise en place des équipes mobiles de sécurité à la rentrée 2009 a suscité de nombreuses réactions, entre sentiment d’une réponse inadaptée aux réalités vécues et crainte du développement d’une logique exclusivement sécuritaire. Qu’en est-il dans vos pratiques ?

Aborder la question de la sécurité à l’école, c’est dans le même temps aborder la question de l’exercice quotidien de la transmission des savoirs et des valeurs. Depuis 2001, sur le fond, la principale mission du CAAEE est de contribuer à la sérénité du climat des écoles et des établissements dans l’intérêt des élèves et des professeurs.
La violence en milieu scolaire n’est pas un artéfact, c’est une agression qui, au-delà du système éducatif, affecte des personnes : des enfants et des adultes. Ajoutons que c’est un problème qui est très marqué socialement. La géographie de la violence à l’école reste très largement la photocopie de la difficulté scolaire. Ces constats nous obligent. De sorte que pour nous, acteurs de terrain, qui sommes voués au pragmatisme, il n’est pas question de dénaturer la mission de l’école, mais d’en assurer la pérennité en articulant prévention d’une part et lutte contre la violence d’autre part.
Lorsque le CAAEE est sollicité pour intervenir dans un établissement au titre d’une mission de sécurisation, c’est parce qu’il y a une ressource professionnelle disponible dont les missions sont clairement annoncées : intervention à la demande du chef d’établissement, sans substitution aux acteurs locaux, sans confusion des genres avec les forces de police ou de la gendarmerie, avec une connaissance fine du fonctionnement des établissements et des valeurs partagées.
Ainsi, en plus des missions d’accompagnement et de formation, le CAAEE peut aujourd’hui répondre à d’autres demandes qui relèvent précisément de la lutte contre la violence. Lorsqu’un proviseur sollicite l’équipe mobile de sécurité parce qu’un conseil de discipline s’annonce difficile, lorsqu’un évènement grave survient, le CAAEE est en situation de répondre à la demande légitime d’appui de l’établissement. Ajoutons qu’il ne s’agit pas que d’un appui ponctuel, nous avons vocation à participer au retour à l’ordinaire du fonctionnement de l’établissement. Dans cette perspective, nous sommes souvent sollicités pour revoir, avec les équipes des lycées et des collèges, les organisations, les procédures et les pratiques. Ainsi, le traitement de la violence en milieu scolaire apparait souvent comme l’affaire de tous et non pas seulement comme l’objet du service de la vie scolaire. Les diagnostics de sécurité des établissements scolaires sont, de ce point de vue, de bonnes occasions pour mobiliser les élèves, les personnels, les familles et l’ensemble des partenaires des établissements. C’est d’ailleurs l’une des missions du CAAEE que de veiller au suivi des diagnostics de sécurité des établissements scolaires. Il s’agit d’une démarche qui permet de faire un point exhaustif et précis sur les ressources et les points de vulnérabilité des établissements. Cette démarche a été largement développée par le CAAEE avec Dominique Berteloot, fondateur du CAAEE, dès le début des années 2000, elle se prolonge aujourd’hui, en allant voir où en sont concrètement les préconisations issues de ces diagnostics. Ces nouvelles missions nous permettent d’en enrichir d’autres comme les programmes de formation que nous proposons depuis dix ans maintenant.

Si vous deviez caractériser les compétences et les savoir-faire que vous avez développés au cours de vos actions, en situation de crise et en prévention, sur quels aspects insisteriez-vous ?

Il nous est bien difficile de répondre à cette question qui appelle une analyse autoréflexive poussée. C’est précisément le genre de questionnement qui appelle un tiers. La vraie vie nous montre qu’il y a ce que l’on vise et puis ce qui est effectif, nous naviguons entre les deux. Nous allons plutôt vers une compétence collective au sens de Jacky Beillerot : « il y a des compétences qu’aucun n’aurait pu détenir, ni inventer ou construire seul ». C’est souvent le cas au CAAEE. L’analyse en collectif des situations d’établissements qui vivent des tensions ou qui souhaitent travailler en prévention en sont les principales illustrations. Nous avons des savoirs différents issus de nos parcours universitaires et de nos spécialités professionnelles. Cependant, le CAAEE dans sa compétence collective est plus que la somme des compétences des professeurs du premier et du second degré (dont certains peuvent être psychologues), des conseillers principaux d’éducation, des collègues des équipes mobiles, du commandant de police et de l’IA-IPR Établissements et vie scolaire qui le composent.
Il est vrai que certains de nos collègues ont développé des compétences techniques particulières qui font référence aujourd’hui. Par exemple, le suivi individuel et l’appui aux personnes victimes de faits de violence sont une mission qui est développée par une collègue depuis dix ans. Dans d’autres domaines comme la gestion de crise, nous sommes capables aujourd’hui avec une équipe étoffée, de mettre en place des conduites et des procédures standards. Alors bien sûr, tout cela est sous-tendu par des types de raisonnement, un cadre déontologique rigoureux et le sens ultime et partagé de la mission. Cela dit, restons modestes, il y a des compétences que nous mobilisons sans formation explicite particulière, celles-ci s’acquièrent par capillarité, par l’observation et par le « faire ». Nous ne sommes pas toujours capables d’expliciter la totalité des savoirs opérationnels que nous avons mobilisés au cours de certaines interventions. L’équipe est toujours à la recherche de l’explicitation. C’est un travail que nous menons autant que possible dans les temps de débriefing après les interventions. Chez nous rien ne se perd, les situations et les incidents qui nous sont soumis sont autant d’occasions d’alimenter une réflexion qui se poursuit en permanence. De ces situations et de nos analyses, nous tirons des propositions pour les actions de formation en stage académique ou en stage d’établissement. C’est un travail qui parfois nous met en position de bien anticiper certains phénomènes. C’est le cas avec le travail qu’une de nos collègues mène sur les jeux violents. Par ailleurs, le CAAEE ne développe pas une pensée autonome. Nous sommes nourris par les travaux de la recherche universitaire actuelle.
L’autre domaine de compétence sur lequel le CAAEE peut avoir des choses à dire, c’est l’accompagnement des équipes en établissement. L’accompagnement, c’est pour nous la traduction technique de ce qu’on pourrait appeler la solidarité avec les équipes des écoles et des établissements. Cette solidarité, nous l’exprimons dans un cadre conceptuel et pratique qui vise à nous mobiliser avec les collègues qui sont effectivement confrontés à la difficulté de l’élève ou du groupe d’élèves « difficiles ». Pour cela, nous partons du principe que les collègues ne sont pas privés des capacités à penser leur situation, même si cela est parfois difficile, car la violence, c’est de l’impossible qui est survenu. C’est donc, par définition, aliénant. L’accompagnement a un objet de travail, un calendrier et le CAAEE ne fait pas à la place de… ne s’installe pas dans l’école ou l’établissement et vise la qualification des acteurs locaux.
L’une des principales compétences que notre mission nous impose de développer est l’écoute. Nous disons parfois entre nous que nous sommes dans une académie « écoutante ». Les conseillers du centre ont à titre individuel, c’est dans leur obligation de service, un temps d’écoute des appels téléphoniques qui arrivent au service ou au n° vert SOS violences de l’académie de Versailles. C’est une écoute professionnelle qui permet un traitement immédiat ou différé de la situation posée. Il est évident que l’écoute ne doit pas être envisagée comme un travail passif d’enregistrement de la plainte. C’est un travail actif qui permet de relier une situation singulière à des modes de traitement fondés sur des procédures installées et éprouvées. Derrière le mot écoute, nous pensons toujours le retour au bien être pour l’appelant.
Chacun aura compris que les compétences évoquées ici ne sont pas des œuvres achevées et indépassables. Nous sommes toujours en construction.

Gilles Lavie
Coordonnateur de l’équipe du CAAEE dans le Val-d’Oise
Luc Pham
Directeur du CAAEE

Propos recueillis par Bruno Robbes

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