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Recension parue dans le N° 406 de septembre 2002

80 % au bac... et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire

Stéphane Beaud, La Découverte, 2002

7 septembre 2002


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Ce livre, c’est d’abord le récit de parcours personnels : ceux de Nassim, de Djamel, de Fehrat... Que sont-ils devenus une dizaine d’années après le début de l’enquête menée par « Stéph » (c’est ainsi que ces jeunes l’appellent peu à peu) ? Les promesses de la démocratisation de l’accès au « savoir » ont-elles été tenues ? Qu’ont-ils fait notamment du temps libre que leur a donné ce mythique statut d’ « étudiant », comment l’ont-ils géré ? On verra qu’on est plus près en fait d’un remake des « illusions perdues » que des contes de fées d’ascenseur social et culturel...

L’auteur nous propose en fin de compte une nouvelle et passionnante contribution à l’étude du rapport au savoir des nouveaux lycéens et étudiants. Il y est aussi question du collège en amont et du devenir professionnel bien sûr. Ce qui est surtout remarquable, c’est ce travail sur plusieurs années, les évolutions qui se font jour, le destin social plus ou moins résistible qui se déroule de manière souvent implacable. Ces étudiants qui écoutent du raï, portes de la voiture grande ouverte et ont toujours mille raisons de retarder le moment où il faut « s’y mettre », ces jeunes déchirés entre la culture de leur quartier et les exigences intellectuelles indispensables, ils ne nous sont pas inconnus, mais on a l’occasion ici de les découvrir dans leur singularité, souvent attachante. Qui ne serait ému par l’aveu de Nassim, qui rate ses examens et reconnaît : « finalement, j’aime pas l’école ; à notre âge on se connaît, mais moi je n’ai jamais aimé l’école. » ? Et par ses échecs répétés scolaires mais aussi sentimentaux, mais aussi ses espoirs quand il se retrouve aide-éducateur au collège, pendant que son copain Nabil part, lui, au Pakistan, tandis que lui idéalise l’Algérie natale ? Il est des moments où la frime, la « face » dirait Dubet, laisse la place à une douloureuse sincérité et où apparaît le thème évoqué par Ernaux, Hoggart et quelques autres, de la déchirure culturelle, issue trop mal assumée ou pas assumée du tout.

Intéressante aussi, au début du livre, la confrontation de deux lycées : celui qui écrase les quelques jeunes de ces quartiers qui y sont inscrits et où règne un certain élitisme (cette enseignante qui fait décliner à haute voix la profession des parents, ce qui est ressenti comme humiliant par beaucoup), celui qui cherche à « mobiliser » tous les élèves, où les profs sont ouverts au dialogue (les « bons profs » ne doivent pas être hautains, mais personnaliser la relation avec les élèves, pour être vraiment des « passeurs », disent en substance les jeunes filles interrogées). L’auteur montre bien là qu’il y a plusieurs façons de réagir à l’accueil des 80 % niveau bac.

Un ouvrage pas forcément optimiste, mais qui propose ici ou là des pistes de réflexion et sans doute d’action (ce qui ressort notamment, c’est l’absolue nécessité d’accompagner ces jeunes, d’où l’importance de tout ce qui peut ressembler à de l’aide, du tutorat, de l’encadrement). Mais surtout qui nous présente une étude de cas minutieuse et vivante (limitée à des garçons toutefois), avec un regard de sociologue engagé (et participatif, puisqu’il aide aussi à certains moments à réviser les examens, donne des conseils, etc.). Une plongée dans un univers souvent caricaturé ou simplifié et qui se lit comme un roman.

Jean-Michel Zakhartchouk


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