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Actualité éducative du n° 503 - février 2013

«  Un tel plaisir dans le partage…  »

Entretien avec Claudie Haigneré

20 février 2013

Après avoir été, entre autres, la première femme dans l’espace, Claudie Haigneré est maintenant présidente d’Universcience. Chez elle, apprendre est un art de vivre bien avec les autres.


Quel est le premier apprentissage dont vous gardez le souvenir ?

C’est un souvenir très précoce. J’avais la chance d’avoir une sœur ainée que je suivais pas à pas, que je regardais faire. Grâce à elle j’ai appris à lire à deux ans, sans trop savoir comment. On a souvent tendance à réduire les apprentissages à l’école. Mais les enfants apprennent peut-être 90 % de ce qu’ils savent dans leur famille, dans la nature, à travers les médias et désormais sur internet. C’est aussi vrai pour les sciences !

Et qu’est-ce qui vous aidait pour apprendre ?

Toutes ces voies de traverses qui éveillent la curiosité. Quand mon père m’emmenait voir Connaissances du monde à la maison de la culture de ma petite ville en Saône-et-Loire, c’était autant de portes ouvertes sur des territoires inconnus. Et puis les livres aussi, beaucoup ! Je crois avoir littéralement dévoré Jules Verne étant jeune. C’est par de tels chefs-d’œuvre, entre science et fiction, qu’est né sans doute mon appétit de sciences et d’exploration.

Vous sauriez dire ce qui vous gênait le plus ?

Je dirais le manque de temps, notamment parce que j’étais très prise par le sport, auquel je me destinais professionnellement. En terminale C, la voie scientifique de l’époque, j’aurais aimé par exemple avoir davantage de temps pour explorer les pensées philosophiques, au-delà du programme imposé. J’ai surtout le souvenir d’une curiosité de tout ce que l’école ne parvenait pas à combler.

Et l’idée de devenir astronaute, elle vous est venue comment ?

Difficile à dire ! Même si c’est un peu romancé, un peu «  trop beau pour être vrai  », j’aime à croire que l’envie est née un certain 20 juillet 1969 au petit matin, dans un camping du sud de la France, devant un poste de télévision en noir et blanc que mon père avait installé dehors qui nous a tenus en haleine toute la nuit. Les images étaient d’une beauté et d’une puissance incroyables, je me souviens avoir ressenti une émotion sans pareille, comme si tout d’un coup, tout devenait possible.

Nous parlons beaucoup de sciences. Sont-elles chez vous une passion exclusive ?

Surement pas ! Séparer les sciences du reste des humanités est un appauvrissement coupable. À la tête d’Universcience, l’établissement qui réunit le palais de la Découverte et la Cité des sciences, nous œuvrons pour remettre les sciences en culture, ouvrir les humanités aux sciences, créer des passerelles entre création artistique et production scientifique. Le succès rencontré par l’exposition «  Léonard de Vinci, projets, dessins, machines  », présentée à la Cité des sciences jusqu’en juillet 2013, prouve qu’il y a une réelle attente de la part du public, bien plus large que les aficionados des sciences.

Vous êtes plutôt dans un esprit de globalité alors. Savez-vous d’où cela vous vient ?

Cela est dû sans doute à ma formation intellectuelle large, médecine, neurosciences et aéronautique. Je pense aussi aux dix ans vécus en Russie, au sein d’une équipe internationale, avec une belle fraternité. Le fait d’avoir travaillé dans des mondes professionnels très différents n’y est pas étranger non plus : recherche scientifique, puis politique et aujourd’hui, le monde de la culture scientifique et technique. Trois sphères qui ne rentrent encore que trop peu en interaction, il n’y a qu’à voir la rareté des grands débats sciences-société. Mais en définitive, il me semble que cet esprit de globalité, je le dois beaucoup à la culture familiale dans laquelle j’ai eu la chance de m’épanouir, celle de l’ouverture d’esprit, tournée vers l’idée que l’autre n’est pas un danger, une menace, mais au contraire une opportunité de découvertes supplémentaires.

De là aussi pourrait venir votre intérêt pour la transmission, qui est un des projets du palais de la Découverte et de la Cité des sciences et de l’industrie ?

C’est évident, oui. Il y a un tel plaisir dans le partage ! J’ai eu la chance de vivre des choses exceptionnelles, je me fais un devoir et une joie de répondre autant que possible aux questions sur cette aventure spatiale qui continue à faire rêver, toutes générations confondues.

Mais pour qu’il y ait transmission, il faut qu’il y ait au départ un désir de questionnement. C’est ce désir-là que nous cultivons à Universcience. Éveiller la curiosité dans l’esprit mais aussi dans le cœur des gens, c’est une belle mission, non ? Quiconque est venu à la Cité des sciences ou au palais de la Découverte a pu voir ces sourires inonder les visages, tantôt étonnés, émerveillés, excités à l’idée de comprendre. C’est le signe que notre but est atteint. C’est là-dessus qu’il faut insister auprès des jeunes générations qui hésitent à s’engager dans l’enseignement : le plaisir de transmettre, de faire comprendre à autrui procure un bonheur sans nul pareil.

Propos recueillis par Christine Vallin

Voir en ligne : Le site d’Universcience