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L’actualité du n° 509 - Ce qui fait changer un établissement

«  Il faut bien se résoudre à prendre la vie sans la comprendre  »

Entretien avec Renaud Fabre, directeur de l’information scientifique et technique à la direction générale du CNRS

Nommé depuis peu directeur de l’information scientifique et technique à la direction générale du CNRS, Renaud Fabre est l’auteur d’un rapport sur le problème de l’identité numérique en éducation. Point de départ d’un échange qui nous a conduits sur les chemins du savoir, du bonheur et de la vérité.

Renaud Fabre est l’auteur d’un rapport qui met en question les conditions dans lesquelles l’identité numérique du maitre et de l’élève est actuellement sécurisée lors d’une situation d’apprentissage à distance, et qui constate un décalage important entre les pratiques et les règles dans le domaine : les pratiques ont des longueurs d’avance sur les règles seulement en germination, puisque les données personnelles des élèves sont déjà en cours de captation. Qu’on ne voie pas derrière ces premières conclusions une méfiance excessive à l’égard des nouvelles technologies et de ses usagers. Au contraire. Selon Renaud Fabre, tout est affaire d’organisation et de prévoyance, dans la gestion des ressources et l’évaluation des pratiques, comme dans la préservation de l’identité des participants et la sécurisation de la relation d’apprentissage à distance.

Encadrer et faire confiance

Tout d’abord, il est nécessaire de déterminer qui possède les ressources et documents pour travailler, comment on les organise, et comment on les partage. Il est bon d’évaluer les retombées en termes d’apprentissage, puisque l’on a très peu de recul sur les acquis cognitifs. Loin de l’idée de Renaud Fabre de décourager les enseignants, les formateurs, au contraire : «  Il est essentiel de faire confiance aux enseignants et de mutualiser les pratiques pour “faire la classe”  ». Ne pas décourager, mais les mettre en garde : «  Attention à la fuite en avant, aux pratiques aveugles et mal encadrées. Il ne faut jamais oublier que le problème, sur internet, vient du fait que les gens ne se voient pas, que nous avons besoin de certitudes sur celui qui est de l’autre côté de l’écran, pour pouvoir nous en approcher, pour pouvoir nous opposer à lui.  »

D’où l’intérêt de poser le cadre d’une norme, et un texte destiné à définir les règles de relations d’apprentissage professeur et élève. Le rapport dénombre onze principes de travail, qui vont de « éviter de faire mal  » à « expliquer ce que l’on fait et faire ce que l’on a expliqué  ». Vincent Peillon s’est intéressé à ce rapport, et se montre bien conscient de la nécessité d’un cadrage fort, indispensable à la construction d’une intelligence collective «  saine  ».

Liberté, vérité, responsabilité

Et puis, l’échange avec Renaud Fabre semble descendre et chercher plus profondément ses racines. Parce que le rapport pour le CNRS, parce que son auteur affable, presque malicieux derrière ses lunettes, tous deux en sont loin d’en rester à une surface technique. Pour une bonne raison : ce qui intéresse Renaud Fabre derrière la machine et ses usages, c’est la relation pédagogique, certes, mais ce sont surtout les hommes. Dans son quotidien et dans les fonctions qu’il occupe et a occupées, il observe en humaniste le monde « plein de bruit et de fureur  » et considère ses acteurs avec l’indulgence que l’on doit à ses semblables. Qu’est-ce qui est à l’origine de la nécessité d’un cadre ? Deux éléments. Tout d’abord, un des plus grands biens de l’homme : sa liberté, «  la seule des prisons dont nous ayons la clé  ». Il est bien connu que dans le numérique, techniquement, le pire est permis, les jeux d’identité font perdre le nord et le nom. «  Si peu d’amour avec tellement d’envie  », souligne Renaud Fabre, si peu que d’un clic on peut devenir un monstre. Le cadre dans la relation d’apprentissage à distance, c’est la clé tendue, mais pas n’importe quelle clé et pas tendue par n’importe qui. Et d’autre part, tenant la main de la liberté, apparait la vérité. Dans ce domaine aussi, on peut aisément sombrer dans l’éthique du pire, à l’instar de sir Tim Berners Lee, l’inventeur de l’http, l’hypertext protocol, affirmant sans ciller : «  Si les faits ne sont pas en accord avec ta théorie, change les faits.  » Il s’agit alors de sortir du clair-obscur d’internet, qui tout à la fois cache et montre, de faire la lumière sur ce qui est indispensable à la relation d’apprentissage et de maintenir le reste dans l’ombre.

Mais la vérité, où est-elle donc, Monsieur Fabre ? «  La recherche de ses fondements, c’est mon interrogation permanente, qui m’amène à un composé instable du bonheur et de la raison. Au CNRS, je suis au cœur de la science en train de se faire, au milieu aussi de passionnés qui cherchent, tombent, trouvent, se relèvent, et qui partagent une sainte horreur du toc et de l’apparence. Je suis un peu comme eux, à ma manière. J’aime comprendre le monde. Je sais pourtant qu’il n’est pas compréhensible. On peut s’approcher de la vérité, on peut s’approcher du bonheur qui va avec. Arrivé à un certain point, il faut bien se résoudre à prendre la vie sans la comprendre. Mais avant ce point, l’éducation s’impose et cherche à transmettre à tous la relation entre le bonheur et la raison. Et l’enseignant, ce n’est au fond qu’un saltimbanque meurtri qui cherche sa raison à travers la vérité des autres.  »

Propos recueillis par Christine Vallin