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N°473 - Dossier "Enfants d’ailleurs, élèves en France"

«  De Mons au monde  » pour une mondialisation de proximité

Par Olivier Pagani

Une expérience internet et multimédia en CLIN.
Programmation 2014-2015Voir le site de la CLIN de Mons-en-Baroeul

Depuis septembre 2003, je suis enseignant en Classe d’initiation (CLIN) à Mons-en-Baroeul (métropole lilloise).
La CLIN (classe d’initiation) est un dispositif d’entrée intensive dans le français oral et écrit pour les enfants nouvellement arrivés en France d’âge élémentaire (de 6 à 11 ans).
Le sigle est assez mal choisi car il ne s’agit ni d’une classe (mais d’un dispositif ouvert que l’élève fréquente à temps partiel) ni d’une initiation (puisqu’on vise la maîtrise du français oral et écrit à l’horizon d’une année scolaire).
Mon poste a été créé en réponse à la présence de demandeurs d’asile dans un hôtel des environs. Il s’est implanté dans une salle de classe libre à l’école La Paix de Mons-en-Baroeul. Très vite, il a concerné des enfants qui étaient isolés jusque là et qui arrivaient dans d’autres contextes (regroupement familial surtout, nouvelles unions et adoptions à la marge).
Depuis 2005, le poste s’est étendu au quartier voisin de Lille Fives. Le dispositif est désormais à cheval sur deux circonscriptions et villes différentes. L’école est située à la frontière entre ces deux villes, ce qui rend cette implantation pertinente mais cela n’a été possible que grâce à une certaine ouverture d’esprit au niveau administratif.

La CLIN est une réalité marginale dans la région Nord Pas de Calais. Il y a 11 postes dans le Nord, dont la moitié sur la métropole lilloise, le reste fonctionnant sur la base d’heures supplémentaires attribuées par le CASNAV et réalisées par des enseignants volontaires.
Ces postes isolés n’étant régis que par une circulaire très générale, il y a presque autant de fonctionnements que de CLIN. Sur le principe, on a une grande liberté pédagogique qui incite à l’inventivité, on pourrait même dire qu’elle y contraint. Dans les faits, il n’est pas toujours évident de l’exercer puisqu’il faut d’abord faire connaître et reconnaître un dispositif méconnu, négocier un lieu et un fonctionnement au carrefour de différentes écoles et territoires.

Tous les primo-arrivants du secteur sont inscrits normalement dans l’école la plus proche de chez eux. Puis, après les avoir évalués, je les intègre dans l’un des 3 groupes du dispositif. Ils viennent alors une journée complète dans leur semaine à l’école La Paix de Mons-en-Baroeul. Le reste du temps ils sont dans leur classe de référence. Il me reste une journée pour faire le lien entre ma classe et les écoles des élèves les plus en difficulté.

Les groupes comptent 7-8 élèves et les journées se sont peu à peu structurées (emploi du temps détaillé). Au total, il y a un peu plus de 30 jours CLIN par groupe ce qui fait 200h de Français Langue Seconde par an (sur 880h d’enseignement). Pour un adulte, ce volume horaire correspond à un niveau seuil. Pour un enfant, c’est souvent suffisant pour atteindre une autonomie totale dans sa classe (avec le décalage fréquent d’un an pour les cycle 3). Il faut dire que l’enfant est en situation de « survie linguistique » à l’école et que la CLIN n’a pas le monopole de l’apprentissage du français.

En décembre 2005, le site « de Mons au monde »

Au départ, je l’ai conçu comme un intranet de quartier, une tentative de mise en réseau des écoles concernées autour des productions des élèves.

Chaque année, le dispositif accompagne une trentaine d’élèves d’une quinzaine de nationalités (d’où vient-on ?), essentiellement du Maghreb, du Caucase, d’Europe de l’Est et d’Afrique noire. Quelques enfants viennent d’Asie, du Proche-Orient ou d’Amérique.
Cette trentaine d’élèves est inscrite dans une vingtaine de classes sur une dizaine d’écoles, la plupart en REP. Mais l’école où s’est implantée la CLIN, l’école La Paix, a la chance d’être sans difficulté particulière et assez mixte socialement. À la manière du Prato, théâtre lillois dont le sous-titre est « théâtre international de quartier », on pourrait dire que depuis 2003, le sous-titre de l’école La Paix est devenu « école internationale de quartier » (où va-t-on ?).

La question de l’immigration en France est le plus souvent présentée selon une logique coûts/avantages. Au niveau des parents d’élèves, cela donne d’un côté, une certaine angoisse devant l’arrivée d’enfants étrangers qui vont « faire baisser le niveau » et de l’autre, un intérêt pour la plus-value culturelle qu’ils apportent à leurs propres enfants. Au niveau des relations avec les parents, le site peut contribuer à faire pencher la balance de ce côté-là.
Le démographe François Héran a pointé avec ironie dans « Le temps des immigrés » le cynisme au coeur de la logique qui inspire les discours publics et les politiques migratoires de quotas. A l’heure où les migrations forment une réalité incontournable et nécessaire, il est vain et inefficace d’opposer les immigrations entre elles (celui qui vient travailler vient aussi vivre en famille et celui qui arrive en famille vient aussi dans l’espoir de travailler). Il propose alors de remplacer le mot « immigration » par le mot « vieillesse » dans certains discours publics. Accepterait-on d’entendre parler de « vieillesse choisie » ?...
Plutôt que de discuter sans cesse de qui est désirable et qui ne l’est pas, il s’agirait plutôt de construire « une bonne mobilité » pour les migrants (Pour un autre regard sur les migrations), ce qui suppose une perméabilité du territoire, en entrée comme en sortie.

La présence de ces enfants est une occasion de faire le constat local d’une mondialisation culturelle en cours. Et surtout d’inventer au niveau « micro » des façons de l’accompagner.
Voilà une occasion d’agir localement tout en pensant globalement. L’école primaire est un monde social à part entière mais c’est aussi un laboratoire du monde social à venir. La salle de classe comme la cour de récré sont des lieux de répétitions où l’on expérimente du lien social, des façons d’être ensemble. Et l’atout de l’école primaire, c’est qu’elle offre la possibilité de la coopération alors qu’autour et après, c’est la compétition qui prime.

La mondialisation en marche dans un quartier populaire

Dans cette école, en quelques années, une trentaine de nationalités et de langues se sont côtoyées. Pour l’enfant, le droit à l’enseignement n’est conditionné que par sa seule présence en France. Ce droit est aussi un devoir pour les enfants d’âge élémentaire. Tout enfant présent sur le territoire français peut et doit donc intégrer une école. La diversité est là, elle existe de fait. On ne tergiverse pas, en se demandant s’il ne vaut pas mieux cette diversité-ci plutôt que celle-là et en quelle proportion. La question est d’accueillir et d’accompagner ce que la mondialisation et la timide libre circulation des hommes (qui arrive bonne dernière dans le processus) produit dans le quartier populaire d’une ville ordinaire.

Ma position d’enseignant se situe entre l’exigence de la maîtrise d’une langue commune, le français oral et écrit en contexte scolaire, et la valorisation du plurilinguisme et du métissage culturel.

Mes choix pédagogiques associent techniques inspirées de Célestin Freinet et usage des technologies internet et multimédias. En ce qui concerne l’entrée dans l’écrit, je tente de croiser la méthode naturelle de lecture avec l’usage d’un logiciel, Lecthème, pour l’acquisition systématique du lexique.

L’idée est d’accompagner un parcours en partant de l’expérience réelle pour aller vers l’expression personnelle. De partir de l’existant, du périmètre de curiosité de l’élève, et de gagner peu à peu du territoire par cercles concentriques. La question qu’on se pose en classe, individuellement et collectivement, c’est comment jour après jour on fait l’expérience du monde.
Chaque journée de CLIN commence par un entretien. Chacun raconte quelque chose qu’il a vu ou vécu ou dont il a envie de débattre. Certaines prises de parole sont filmées. Je dicte ensuite à tous le résumé de ce qui s’est dit, chaque élève va écrire sa phrase au tableau et on la corrige ensemble. C’est l’occasion de voir comment la langue fonctionne tout en laissant des traces de vie sur lesquelles on peut revenir seul ou ensemble. De plus, la prise de parole du matin peut donner lieu à un texte libre l’après-midi. L’ensemble de ces données, rassemblé dans un journal de bord, matérialise au jour le jour le temps qui passe, le temps qu’on passe ensemble (exemple de journal de bord).

L’entretien est ritualisé, inscrit dans notre quotidien. Il porte souvent sur ce qui nous arrive hors de l’école mais l’école est aussi un lieu qui propose des expériences particulières.

Le travail en petit groupe permet une grande mobilité, on sort, on va voir « de la langue en situation ». Avant la création du site, entre 2003-2005, j’ai accompagné plusieurs visites avec une caméra. Je me mettais en retrait de la rencontre, je filmais, puis je montais et sous-titrais des mots importants et enfin je réexploitais tant bien que mal le court-métrage en classe (voir notre vidéothèque de classe). Ces courts-métrages nécessitaient un lourd travail préparatoire au regard de leur intérêt pédagogique. Le document était produit seul, même si l’expérience avait été collective.

Depuis, nos sorties ont subi une sorte de décroissance technologique. Que ce soit dans le « monde réel » ou dans les lieux artistiques, nous sommes ainsi passés du film documentaire au photo-reportage. En choisissant un dispositif multimédia plus simple, les élèves pouvaient prendre en charge plus d’étapes dans le processus de mise en partage (voir par exemple le chantier du collège ou la visite d’une exposition sur l’Inde). En matière de technologie, qui peut le plus ne peut pas forcément le moins. Il faut toujours se poser la question du dispositif multimédia le plus adapté à l’objectif.

Entrer dans l’écrit avant de savoir écrire

Dans la classe, l’expression personnelle est au coeur de l’apprentissage. Et sur internet, chaque acte d’expression se finalise sous la forme d’une image et d’un son (un texte illustré et une lecture enregistrée).
Le processus de base est toujours le même : l’élève dessine, retourne sa feuille, écrit son texte au dos, je le corrige avec lui, il le tape à l’ordinateur, il l’imprime, il le scanne et il le lit, je l’enregistre.
Cela se passe chaque jour et on est dans ce processus avant même de maîtriser l’écrit (par la dictée à l’adulte). L’ensemble forme un cahier multimédia et collectif qui garde l’écrit et la voix.
Les textes libres s’intéressent à l’environnement proche de l’enfant, là où on vivait, là où on vit et avec qui on vit ou les petites choses du quotidien.
On part de l’élève, ou plutôt l’élève part de lui-même, mais il y a toujours une alternance entre ce qui vient de lui et ce que l’enseignant provoque chez lui. Quand la dynamique de l’apprentissage s’appuie sur ce dialogue entre ce que l’enfant apporte et ce que l’école lui répond, on entretient le plaisir de la découverte mutuelle et le désir de savoir.

On a un rapport privilégié au livre et spécialement à l’album, dont on peut mettre en voix les dialogues (L’ogrionne) ou les dessins (Le petit de la poule), dont on peut s’inspirer pour écrire notre propre histoire (Petit-Rond et Gros-Rond, à la manière de Lionni) ou traduire depuis la langue d’origine (Les menteurs, un conte arménien).

Le carnet de chants réunit chansons françaises et chansons du monde. Dans le répertoire traditionnel enfantin, élément clef de la culture scolaire, on découvre la langue en musique. Avec les chansons d’ailleurs, on s’initie à la musique de la langue des autres, à d’autres écritures, d’autres sons. Les chansons voyagent, s’adaptent, évoluent, et parfois reviennent d’où elles sont parties, démultipliées. On s’amuse alors de ces heureux hasards. Notre site rassemble la plus grande collection de « Frère Jacques » du web (Frère Jacques multilingue).
Les jeux d’écriture poétique sont aussi de bons pouvoyeurs de métissage linguistique (voici, d’après une recette oulipienne, nos térines avec langue partenaire).

L’ensemble de ces expériences constitue notre patrimoine de classe, un cahier collectif et virtuel, qui parle, bouge et garde la mémoire. Un cahier qui peut être ouvert simultanément dans des pleins d’endroits différents. Internet offre la possibilité de la fête d’école permanente.

Les destinataires sont multiples. Au niveau du quartier, les écoles, les familles, les structures en lien avec l’enfance et la culture, et, de proche en proche, le site entretient un petit réseau local de curiosité. Mais avec internet on n’écrit pas seulement à ceux qu’on avait initialement prévus. On reçoit des courriels d’un peu partout, et pas seulement d’écoles. A la rentrée 2008, on m’a appelé du Kazakhstan pour inscrire un élève à Mons-en-Baroeul !
Pour autant, le pari de l’internet se heurte encore à la fracture numérique. Presque aucun de mes élèves n’a d’ordinateur à la maison, ce qui ne rend pas encore possible l’appropriation familiale du site, bien que j’organise des visites en salle informatique pour les parents. Mais tout comme l’entrée dans la langue, l’entrée dans le numérique provoque une métamorphose chez ces enfants. Un enfant qui n’a jamais vu d’ordinateur, manipule une souris à la fin d’une journée et c’est un objet qu’il a toutes les chances d’utiliser toute sa vie...

Bricolage identitaire

L’un des principaux destinataires du site, c’est peut-être l’enfant lui-même, à travers le temps.
Le site enregistre des temps d’enfance, qui sont aussi des moments très particuliers où la migration se fait. C’est une sorte de tableau de chasse où l’on peut retrouver les tout premiers mots qu’on a dits et écrits dans une langue qui est devenue la nôtre.

Pour le reste, c’est un peu comme la vitrine d’un magasin de bricolage. On peut y piocher des outils plus ou moins précis et plus ou moins adaptés à ce qu’on veut faire. Et c’est parfois l’outil qui donne l’idée. C’est comme ça que j’utilise ce que les autres mettent en ligne.

C’est sur cette idée de bricolage que je souhaite conclure cette présentation car j’ai l’impression que c’est un mot-clef en classe d’initiation.
Le bricolage est d’abord identitaire. Quand un enfant arrive dans l’école, ce n’est pas totalité d’une culture qui rencontre la totalité d’une autre. Le choc des civilisations n’existe pas, et encore moins à l’école primaire. L’identité est mouvante, le parcours de migration se bricole avec les moyens du bord. Ce qu’on fait en l’accompagnant, c’est enrichir les moyens du bord. Et j’ai découvert à quel point il était absurde d’essentialiser les cultures. Comme dit Daniel Maximin, l’identité est plus dans le fruit que dans les racines. L’essentiel n’est pas d’où l’on vient mais ce qu’on en fait là où on est.
Le bricolage est aussi pédagogique. La bonne méthode, c’est celle qu’on invente. Mon parcours personnel a partie liée avec Freinet et les nouvelles technologies. Ça aurait pu être tout autre chose. Il n’y a pas de manuel pour le sur-mesure, il faut toujours essayer et ajuster, mais c’est un vrai bonheur de pouvoir inventer son métier. Surtout qu’avec internet, ce bricolage devient coopératif. L’utopie coopérative du web, passager clandestin du monde marchand, est une réalité enthousiasmante qui donne prise sur un réel à venir.

Pour finir, il faut affirmer le plaisir qu’il y a à travailler avec ces élèves. On est tous, adultes et enfants, d’ici et d’ailleurs, suffisamment semblables pour se réjouir de nos différences. Comme l’a écrit l’ethnopsychanalyste Marie-Rose Moro, dans l’aventure humaine, on est tous des étrangers (Enfants d’ici venus d’ailleurs).
La politique migratoire de la France est la seule ombre au tableau et je la vois à l’oeuvre tous les jours. C’est un paradoxe cruel pour tout le monde de tout faire pour intégrer des enfants tout en faisant tout ce qu’il faut pour dissuader les familles de rester.

Olivier Pagani


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