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L’actualité du n° 508 - Apprendre à chercher, chercher pour apprendre

« Aider, c’est d’abord écouter pour comprendre »

Entretien avec François Chérèque

Ancien secrétaire général de la CFDT, aujourd’hui inspecteur général des affaires sociales (IGAS) en charge du dossier de la lutte contre la pauvreté, François Chérèque a bien voulu nous raconter ce qu’apprendre représente pour lui. Un parcours pas si lisse.

Quelle est la première chose que vous ayez apprise et dont vous gardez encore le souvenir ?
Étant le quatrième garçon d’une fratrie de cinq avec des écarts d’âges très réduits, j’ai le sentiment d’avoir appris d’abord à me distinguer pour me faire reconnaitre. Quand vous arrivez à l’école après trois frères brillants, vous portez une marque de fabrique qui n’est guère contestable. Soit vous l’acceptez et on ne vous distingue pas, soit vous faites différemment de ce qui est considéré comme étant la voie de la réussite et vous êtes en rébellion. Pour moi ce fut facile de trancher entre les deux, puisque pendant que mes frères réussissaient brillamment, avaient un ou deux ans d’avance, moi je rencontrais de grosses difficultés scolaires : j’étais dyslexique. En tout cas voilà : je n’étais pas dans le moule. Et à part pour le rugby que l’on pratiquait tous, je ne ressemblerais guère à mes frères.

Qu’est-ce qui vous gênait pour apprendre ?
Incontestablement la dyslexie a été pour moi une gêne, étant donné que nous ­avions des épreuves d’orthographe jusqu’au lycée. Sachant que l’on enlevait des points dans les autres matières à cause de cela, ça m’a mis en échec. Autant dire que je n’étais jamais noté sur 20. J’ai même connu l’épreuve de la mise en vente de la plus mauvaise dictée du lycée. Pas étonnant que je sois resté en réaction vis-à-vis des méthodes communes d’apprentissage, peu différenciées, avec des rythmes pas adaptés à tous et valorisant bien peu les réussites. Et vous ne serez pas étonnée non plus si je vous dis que le discours sarkozyste sur le mérite m’insupporte.
Chacun doit apprendre à gérer différemment ce genre de particularité dans sa vie. Moi je me suis beaucoup investi dans la relation à l’autre, je me suis plus situé dans l’interpersonnel que dans l’intellectuel.

Peut-on dire que, finalement, cet investissement a orienté votre vie professionnelle ? Votre premier métier touchait à l’éducation, puisque vous avez été éducateur spécialisé pour des enfants hospitalisés.
Effectivement. Et je pense que j’y ai appris à écouter. Aider, c’est d’abord écouter pour comprendre, et dans une fonction syndicale ou politique, c’est primordial. Trop de personnalités publiques savent avant de comprendre.

Et vous, dans vos fonctions syndicales, comment pratiquiez-vous ?
Plutôt en cherchant à instaurer des relations souples, dans lesquelles on s’impose soit par la compétence, soit par une manière d’être, soit les deux. Ça m’a demandé de beaucoup travailler, d’autant que j’avais une lecture plus lente que d’autres. Et pour moi, convaincre passait par la qualité des relations que j’avais avec les gens, ça me paraissait fondamental dans le syndicalisme. Et cela devait se conjuguer avec la détermination, qui fait que l’on reste ferme quand c’est nécessaire et que l’on décide quand on doit décider, même quand c’est à contrecourant. Des qualités que j’avais peut-être développées en étant leadeur en rugby, même si je n’étais pas le meilleur.

Votre père était un militant syndical et a été ministre délégué. Est-ce que cela fait grandir dans une certaine idée du monde et de la manière d’y vivre, d’y agir ?
Vivre dans un milieu familial de militance donne sans conteste un sens critique sur les évènements et l’environnement. J’ai été un éducateur militant, et comme beaucoup de ma génération, nous étions engagés professionnellement aussi par un idéal et une vision de la société. On parle beaucoup aujourd’hui de la lutte contre les discriminations, mais c’est neuf. À l’époque, on était encore beaucoup dans l’enfermement et la différenciation. On vivait en vase clos. J’ai fait partie des premiers éducateurs, là où juste avant il n’y avait que le soin. Les éducateurs étaient des régulateurs sociaux, impliqués dans des clubs de prévention. Les gens avaient l’idée d’un sacerdoce derrière, c’était très énervant. Nous, nous étions dans la révolte, ce que nous voulions, c’était changer la société.

Et aujourd’hui, vers quels apprentissages vous tournez-vous ?
Comme je viens de changer de vie professionnelle, je ne fais que cela, apprendre. Réapprendre aussi, puisque j’ai passé des années à travailler intensément en collectif, avec des personnes qui faisaient pour moi différentes tâches pour que j’aie le temps de me consacrer à ce qui était demandé par ma fonction. Aujourd’hui je travaille seul, je dois faire mon secrétariat, tout, avec même un logiciel qui me souligne mes fautes en rouge, quel retour en arrière ! Je me retrouve autodidacte au milieu des énarques. Je suis en train d’apprendre tout ce qui concerne la lutte contre la pauvreté, les politiques publiques dans le domaine. Je reviens à la lecture aussi, par une autre porte : j’ai beaucoup lu de choses techniques, sur l’économie par exemple, maintenant je vais vers l’Histoire, les biographies d’anciens journalistes, les mémoires de Raymond Aron. Et comme je suis devenu président de Terra Nova, qui travaille beaucoup avec des chercheurs, un autre monde encore s’ouvre pour moi.

Propos recueillis par Christine Vallin